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La critique littéraire en Algérie: Entre subjectivité, médiocrité et bavardages

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Il est très peu aisé de parler de la critique journalistique en Algérie où il n’a presque pas existé de journaux littéraires et de revues universitaires, souvent aléatoires. Les revues universitaires s’occupant du champ littéraire et artistique à l’université depuis l’indépendance sont trop peu fréquentes. Des revues mensuelles comme Novembre ou Amal accordant une place de choix à la production littéraire n’ont pas réussi à faire disparaître cette idée que la critique reste considérée comme le parent pauvre de la littérature ou une sorte d’avatar de la production culturelle.

Certes, des revues culturelles généralistes comme Ettaqafa, El Moudjahid Ettaqafi ou Joussour ou encore certaines publications aléatoires comme Ettab’yin ou El Kitab ou Arts et Culture ont vu le jour et ont consacré des pages à la littérature, mais il n’en demeure pas moins que le regard porté restait superficiel dans la mesure où les revues fonctionnaient comme des espaces hétéroclites sans grands objectifs ni démarche éditoriale claire.

Cette réalité ambiguë va se retrouver également dans les pages culturelles des journaux qui, souvent, suppléeront l’absence de revues universitaires et de périodiques thématiques (à mi-chemin entre le style universitaire et le style journalistique). C’est la presse ordinaire qui va donc s’occuper essentiellement de la critique littéraire. Comment fonctionne la critique littéraire dans les journaux ? Peut-on parler de l’existence d’une véritable critique journalistique dans un pays où la production littéraire se caractérise par une insuffisance chronique ? Des remarques s’imposent d’elles-mêmes : souvent, nous avons affaire à des critiques de type universitaire ou spécialisés dans des quotidiens qui, en principe, fonctionnent comme des espaces instantanés et des lieux où l’immédiateté est de rigueur. Mais le contexte lacunaire et anomique d’une société et d’une université quelque peu en panne va pousser, au départ, certains journaux à créer des suppléments culturels et d’autres à ouvrir leurs pages culturelles aux contributions des universitaires. Ce qui rend cet espace extrêmement ambigu à tel point que critique journalistique et critique universitaire se côtoient étrangement dans un espace, en principe, peu ouvert à l’austérité et à l’aridité du langage universitaire algérien.

Cette absence de ligne éditoriale va amener le journal à une série de confusions au niveau des prérogatives et de la fonction du quotidien ou de l’hebdomadaire généraliste dont la fonction est tout à fait différente de la revue universitaire. Les deux types de publications obéissent à des logiques radicalement opposées. Déjà, elles ne ciblent pas le même public, elles n’ont pas la même finalité et n’emploient pas la même démarche.

Cette dualité se manifeste également au niveau de l’écriture où une parole double marquée par la manifestation d’une multitude de médiations s’impose comme espace où le surinvestissement subjectif travaille la relation du critique avec cette œuvre, productrice de sens virtuels produits par la parole de l’un et de l’autre. La critique, qui est l’espace privilégié où se cristallise la subjectivité de l’individu, n’a pas d’appareil scientifique, l’une et l’autre des deux critiques emploient des outils d’interprétation et des démarches différentes et convoquent des publics radicalement distincts (même si un universitaire peut déchiffrer un texte journalistique).

Roland Barthes a raison d’inviter le critique à assumer pleinement sa subjectivité. Certes, dans les deux cas, critique journalistique et critique universitaire se rejoignent au niveau des jeux ludiques de l’écriture. Ainsi, dans les deux cas, la relation avec le texte littéraire est d’abord de l’ordre de l’émotionnel et de l’affectif. Sartre qui a énormément marqué Barthes se méfie de ceux qui sanctifient l’œuvre littéraire en faisant appel à un outillage dit scientifique, rejoignant ainsi sans s’en rendre compte la critique positiviste du XIXe siècle, même s’ils déifient l’immanence du texte, d’ailleurs espace des textes sacrés. Il fustige ceux qui, à force de traiter «les productions de l’esprit avec un grand respect qui ne s’adressait autrefois qu’aux grands morts risquent de les tuer» ( Situations II). De nos jours, la critique devient l’alibi de l’écriture, d’autant plus qu’il n’est nullement possible de définir l’objet de la critique comme faisant partie du domaine de la connaissance, mais il est, d’ailleurs, dans les deux actes de lecture, une pratique active de l’interprétation.

Cette relation subjective a atteint son paroxysme avec Emile Zola qui animait dans le journal Bien Public, une rubrique littéraire et dramatique intitulée «Livres à ne pas lire», transformée par la suite, après de virulentes protestations, en un intitulé moins fort : «Livres que je n’ai pu lire» Cette introduction met en avant l’idée de plaisir dans notre relation avec l’œuvre littéraire. Celle-ci qui appelle avant tout, au départ, un refus ou une adhésion immédiate se retrouve dans les lieux escarpés de mon expérience dans les différents journaux dans lesquels j’ai exercé, en Algérie, en Tunisie et en France.

Ainsi, en Algérie, où il n’existe pas de journaux littéraires au sens plein du terme, notre travail consistera à observer le fonctionnement des pages culturelles consacrant régulièrement des articles à la littérature. Les organes de presse se substituent dans de nombreux cas au paysage universitaire. D’ailleurs, de nombreux universitaires interviennent dans les pages culturelles des journaux, daignant ouvrir une rubrique culturelle considérée, souvent, comme la poubelle du journal. Les «contributions» des universitaires qu’aucune indication ne distingue des autres articles reproduisent souvent des grilles et des termes techniques que ne comprendrait pas la grande masse des lecteurs à tel point qu’on s’interroge sur les objectifs de l’universitaire qui a l’illusion qu’en utilisant des termes barbares, son texte serait teinté de scientificité, et du journal qui ne fait finalement que du remplissage, sachant à l’avance que ce texte ne serait lu que par une petite minorité.

Les deux émetteurs se trompent lourdement de cibles et de récepteurs. Il faut savoir que de nombreux journaux n’ont pas de pages culturelles. Quand elles existent, l’espace littéraire occupe une place trop peu importante. D’ailleurs, le problème des journaux, c’est l’absence totale d’une conception de la rédaction, donc du public. Les organes de presse algériens, surtout depuis 1990, marginalisent la rubrique culturelle considérée comme la dernière roue de la charrette.

La rubrique culturelle devient un fourre-tout. La programmation n’est pas rationnelle. Les comptes-rendus de livres sont souvent faits à l’initiative du journaliste. Il n’existe aucune politique de promotion du livre. Cette situation ne favorise pas l’éclosion d’une critique sérieuse. Il faut ajouter à cela que souvent, les articles sur les livres sont écrits par des journalistes ayant une licence en lettres françaises ou de langue arabe. Ce qui ne facilite pas les choses d’autant plus que souvent, ils reprennent les mêmes termes techniques que leurs anciens enseignants, méconnaissant ainsi le fonctionnement particulier de l’écriture journalistique qui se distingue du style universitaire, trop peu alerte et souvent austère.

Un compte-rendu d’une agence, d’un quotidien, d’un hebdomadaire, d’un mensuel ou d’une revue universitaire n’obéit nullement aux mêmes règles. Si le journaliste dans l’agence ou le quotidien est obligé de répondre aux cinq ou aux six questions rituelles selon les écoles et à respecter le jeu pyramidal normal ou renversé, l’article de l’hebdo, plus analytique et plus synthétique permet certaines libertés. L’article du mensuel se situe à cheval entre le style universitaire et le style journalistique. Jusqu’à présent, trop peu d’articles respectent ces règles élémentaires. L’absence de maîtrise des techniques de l’écriture journalistique pose sérieusement problème.

Les médias algériens consacrent de manière irrégulière des colonnes à l’activité littéraire. Le travail ne se fait pas rationnellement. Les livres, objet de la critique, peuvent être anciens, c’est-à-dire n’obéissant pas aux impératifs de l’actualité, comme d’ailleurs les entretiens ou les études. En principe, le journal se conjugue avec l’instantanéité et l’immédiateté.

En Algérie, les articles traitant de littérature ou de questions artistiques n’ouvrent pas le journal et doivent être déposés souvent plus de 48 heures avant leur publication. La matière littéraire ne fait jamais la Une d’un quotidien ou d’un hebdomadaire, sauf si elle est marquée par le politique et si elle avait fait la Une auparavant dans des médias étrangers. Elle se trouve souvent presque dissimulée dans des pages «broyées» par la rubrique sportive. Les textes se caractérisent souvent par des jugements de valeur, des phrases toutes faites ou des formules tellement poétiques qu’on oublie l’essentiel : l’information. On a aussi affaire à des critiques-juges qui ne s’embarrassent pas de formules policières, type «livre bien écrit» ou «poème manquant de force», notamment dans des rubriques où on juge des textes adressés par des lecteurs, et d’une multitude d’expressions adjectivales surinvestissant davantage le discours déjà empreint d’une subjectivité latente. Mais avant 1988, quelques journaux avaient leurs suppléments culturels.

Des journaux trop peu nombreux s’occupaient exclusivement de culture et de littérature : Ettabyin, El Kitab ou El Moudjahid Ettaqafi, Novembre (quatre numéros). Le travail, dans ces conditions, est beaucoup plus sérieux. Des signatures de renom avaient pignon sur colonnes. On ne peut oublier les expériences d’ Algérie-Actualité et de Révolution Africaine qui avaient des critiques littéraires attitrés et qui donnaient la possibilité à deux ou trois journalistes de lire le même texte. Ainsi, avait-on affaire à une lecture plurielle.

Algérie-Actualité a vraisemblablement fabriqué la meilleure rubrique culturelle depuis l’indépendance avec des journalistes maîtrisant souvent les deux langues et ouverts à la littérature algérienne d’expressions arabe et française. Cette critique bilingue, pour reprendre Khatibi, tentait d’interroger le texte dans sa complexité, c’est-à-dire comme un espace littéraire et esthétique, et n’évitait pas de cerner les conditions sociales et politiques de l’activité littéraire. L’absence ou l’irrégularité des rubriques culturelles ne permet pas une approche sérieuse de la critique journalistique souvent assurée par des journalistes qui écrivent en même temps sur l’agriculture, l’économie ou la politique.

Le manque de formation des rédacteurs limite la portée des «papiers» souvent peu fouillés et manquant dramatiquement d’informations. Les journalistes insistent surtout sur le contenu politique et idéologique et occultent souverainement, par méconnaissance de l’espace littéraire, les contours de la représentation littéraire. Un autre travers : ces dernières années, des «sortants» de lettres arabes ou de lettres françaises, versés dans les rubriques culturelles, utilisent un langage stéréotypé et quelque peu teinté de «savoir» universitaire faisant beaucoup plus penser à des exposés qu’à des articles de journaux.

A un moment donné de notre histoire, certains critiques n’hésitaient pas à verser dans la police littéraire. Dans les années 1970, un critique est même allé jusqu’à dire que le recueil poétique Les secrets de l’exil de Mostéfa Ghomari était en contradiction avec la Charte nationale. Ces généralisations abusives s’expliqueraient par l’absence d’une lecture attentive des productions et le manque d’ouverture de ces critiques habitués à la compilation et aux formules toutes faites. Certains journalistes écrivent par exemple sur le théâtre en reproduisant le discours de la direction de l’établissement théâtral. C’est une certaine forme de corruption déguisée.

Les critiques universitaires qui interviennent dans la presse passent immodérément d’une critique positiviste à une critique immanente sans possibilité d’investigation personnelle. Souvent émaillés de jugements de valeur, les critiques privilégient les aspects moraux en fonction du discours idéologique dominant. Sur 200 articles de la période 1972-1980 ( El Moudjahid, Révolution Africaine, Echaâb), relus par nos soins pour les besoins d’une recherche, une centaine se limite à une lecture schématique du discours idéologique (avec en prime de nombreux clichés et stéréotypes tirés du discours politique de l’époque).

Le verbe «devoir» revient plus de 200 fois. Nous avons souvent affaire à une critique à fleur de peau qui répond rarement aux questionnements et aux attentes du lecteur : récit, parcours des personnages, auteur, édition… Certes, des journalistes, trop peu nombreux, arrivent à apporter des critiques où les informations élémentaires sont données.

Notre regard sur la presse montre que le travail d’avant 1988, malgré le peu de journaux existant à l’époque, était mieux construit. Les analyses et les comptes rendus littéraires étaient plus fréquents. Chaque journal avait son «critique» attitré. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui où souvent les journaux reproduisent les schémas et les événements littéraires développés en France ou en Égypte. Ainsi, les livres d’Algériens édités à l’étranger sont mieux pris en charge que les ouvrages parus en Algérie. C’est une critique médiatisée, c’est-à-dire un espace de reproduction du discours de l’autre, s’inscrivant dans sa logique. D’ailleurs, on reprend même les préoccupations exclusivement thématiques du journal français ou procheoriental.

Ce jeu du voile, reproducteur d’une parole déjà dite, n’est pas la particularité exclusive de la critique journalistique, mais marque souvent la parole de l’universitaire, trop prisonnier du directeur de recherche et de grilles et d’appareils critiques utilisés sans regard critique ni tentative d’adaptation. Lire un texte, c’est forcément investir sa propre subjectivité et y intégrer des éléments personnels, sa formation, son empreinte idéologique... Certes, tout cet appareillage critique apporte un éclairage nouveau à l’acte de lire, mais ne peut servir de lieu «scientifique», d’autant plus que l’œuvre littéraire est un objet trop complexe et trop flasque.

Qu’est-ce donc la critique journalistique, si ce n’est une expérience subjective mettant en avant la dimension informative et privilégiant souvent une relation de bon voisinage avec le texte littéraire. Notre expérience à Algérie- Actualité, à Révolution Africaine, dans Les Nouvelles (ex- Les Nouvelles Littéraires) et notre travail universitaire nous permettent peut-être de dire que la relation avec le texte littéraire reste trop traversé par une série de médiations qui apportent un surplus de subjectivité à l’acte de lire. Barthes parlait de plaisir du texte. Est-il possible de rêver à une critique littéraire de qualité en Algérie qui ne se réduirait pas à la dimension politique ni à la reproduction des discours étrangers sur notre propre littérature, avec clichés, stéréotypes et regard exotique en primes ?


La critique littéraire en Algérie: Entre subjectivité, médiocrité et bavardages
Par Ahmed Cheniki. Le Soir d'Algérie. Edition du 07 avril 2010

 

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