Il s’agit tout à la fois d’un récit, d’un document et d’une reconstruction, une sorte d’autobiographie de mon père, un peu le pendant, fictionel, de l'Autobiographie de ma mère de Jamaica Kincaid.
Léïla Sebbar, dans Mon cher fils, a inventé un dialogue imaginaire d'un père avec un fils qui avait définitivement rompu avec lui et auquel se substitue une fille en quête de la langue secrète du Père.
Le texte d'Ahmed Kalouaz projette un autre échange en sens inverse, celui d’un fils avec un père dont il ne connaît pas non plus la langue, sinon celle malhabile, de lacunes et de silences, dans laquelle ils ont vécu ensemble pendant leur vie commune.
En reconstituant la généalogie et l’histoire de son grand-père et de son père, le Ahmed kalouaz leur rend tribut mais en même temps se construit une filiation qui donne accès à un sens et un héritage de valeur fondatrice.
Le courage, l’endurance, l’effort, le travail, la dignité et la simplicité tranquilles dans l’aventure, du père et du grand-père, prennent figure d’éthique. D’avoir su faire venir sa femme et ses enfants auprès de lui, au milieu des tribulations et de la précarité, devient symbole fondateur d’une famille et de l' autorité et responsabilité de père.
Toute une culture ancestrale de montagnards algériens est incarnée dans ces hommes rudes et peu loquaces, soldats braves au feu et irréductibles dans la glace et la boue, qui se cotisent pour permettre à un des leurs, inconnu de la veille, de partir au pays pour l'enterrement d'un fils, ou qui reprennent l'effort ou la route en silence en quête de travail en pays inconnu. Rebelles à l'injustice ils peuvent brandir une pelle meurtrière quand c'en est trop, mais savent garder le silence devant le rapport de force écrasant pour se dresser en meneurs syndicalistes dans l'action. Ils ont peuplé l'enfer des chaine de montages de l'Île Seguin ou d'ailleurs, les chantiers des grands barrages tueurs d'hommes ou des forêts de grues des cités nouvelles.
L'auteur pleure et déplore le retour de la dépouille paternelle à la terre natale en Algérie. Celui-ci est sans doute un dernier hommage rendu, un attachement reconnu, à ce qui a permis à l’homme venu de là-bas de rester debout et de survivre en dépit de tout. C'est toute une culture de la dignité, où la femme ne semble avoir, cependant, qu’une part, celle d’être la mère, ce qui n'est, certes, pas rien. La fille qui n’a pas accepte pas ce sort est donc partie. Ce sera là la faille et la rupture secrète, jamais exprimée ni élaborée pas plus par le père que par le fils. Pas plus que la mère, souvent désignée par « ta femme » et quelques fois par « ma mère », n’est vraiment présente en tant que personne dans cet hymne au Père. Une culture patriarcale qui ne semble pas remise en question.
Les personnages de ce récit participent de ce qui est devenu aujourd'hui une figure collective, celle de l’Immigré, en passe de remplacer dans les représentations collectives dominantes de la Globalisation moderne, celle de l’ouvrier ou encore du prolétaire. Il est fréquent d’embrasser les immigrations du sud de l’Italie, de l’Espagne ou du Portugal, de la Turquie, ou de la Grèce avec celle du Maghreb et de l’Algérie en particulier dans un seul mouvement et un seul concept. Les difficultés, les préjugés et les racismes auxquels ces immigrés ont été en butte ont été souvent comparables. Ils font partie de ceux qui ont payé l’impôt de la sueur de la Modernisation de la société moderne des Trente glorieuses qui ont chassé les pauvres paysans des campagnes pour en faire des habitants d’HLM et des ouvriers en usine. Tous ils incarnent une partie de l’histoire de ce pays et de sa société. Cependant ce témoignage devrait mettre en garde contre les limites de telles assimilations.
Le grand-père et le père de l’auteur ont participé aux guerres de 14-18 et 39-45 comme soldats français musulmans, à la différence de beaucoup de générations d’immigrés dont les pays d’origine ont participé à ces conflits comme ennemis de la France ou sont restés neutres. De plus, ils étaient des colonisés mais à la différence des marocains ou des tunisiens ou encore des sénégalais, ils étaient français. Ils étaient, donc, chez eux en France, sans l’être. Les ouvriers français l’étaient un peu plus sans doute. Ils avaient, pour eux, le droit de vote, ce qui n’est pas rien, que n'avaient pas ces hommes d'au delà la Méditerranée, et ils étaient censés constituer le parti de la Classe ouvrière, comme on disait.
L'auteur note au passage le coup de hache dans la filiation nationale commune: ces travailleurs étaient sollicités pour payer l'impôt révolutionnaire au FLN et sans doute le payaient-ils sans rejoindre pour autant l'armée insurrectionnelle. Ils étaient visités clandestinement par les émissaires, et ont alors été l'objet de soupçons et de haine de la part de la population au milieu de laquelle ils vivaient en bonne intelligence jusque là. Pour finir ils sont restés définitivement en France et leur enfants sont français. D'une certaine manière ils appartenaient aux deux camps et refusaient de choisir, ce que leur déniaient et leur dénient toujours farouchement les partisans et les idéologues des deux côtés, aujourd'hui encore.
Ces considérations peuvent paraître étrangères au propos d’Ahmed Kalouaz qui est décrit par l'éditeur comme « un chant d’amour bouleversant, adressé à un père ». Pourtant la souffrance et l'énigme que plante en lui la dernière volonté du père d'être enterré en Algérie témoignent bien des liens qui attachent toujours beaucoup de femmes et d'hommes aux deux rives de leur destin et de leur histoire, au nord et au sud de la Méditerranée. Ces liens seront-ils un jour être reconnus et respectés par tous des deux côtés de la mer? Sans remettre en cause les acquis de l'histoire. Le destin singulier, algérien et français, colonisé et citoyen français, tel que leur petit-fils et fils, Ahmed Kalouaz, le présente, de ce grand-père et de ce père, a un caractère symbolique qui dépasse leur sort.












