Un roman de plus traitant de l’horreur infligée à des femmes par des barbares dans les années 90, direz-vous? Sans doute mais quel roman peut prétendre être allé vraiment au cœur du sujet? Les femmes et les hommes de bonne volonté n’ont-ils pas un devoir de mémoire à l’égard des petites suppliciées obscures et anonymes? Oui, diront d’autres : « mais fait-on de la bonne littérature avec de bons sentiments, pas plus d’ailleurs qu‘avec leur contraire? ». Certes, mais il n’y a pas de sujets tabous pour la Littérature. Pourquoi un roman? Ne vaudrait-il pas mieux diffuser des documents, des témoignages authentiques? A quoi on peut répondre qu’un romancier est un des meilleurs spécialistes de l’âme humaine, de ses secrets, de ses peines, de ses joies et de ses abîmes d‘horreur.
En tout cas nulle complaisance ni voyeurisme chez Wahiba Khiari. Elle sait évoquer avec délicatesse la tendresse d’une âme d’enfant, de celles qui viennent de passer la puberté, qui s’ouvrent aux rêves et aux cauchemars de l’adolescence dans un monde frappé de barbarie fanatique. Elle sait faire sentir l’épreuve d’une nuit d’horreur sans voyeurisme ni complaisance. Elle nous plonge dans l’intimité du corps et de l’esprit d’une très jeune fille affrontée à l’indicible, avec pudeur et réserve. Du choc entre la retenue des mots et la violence des outrages à la dignité d’une féminité naissante jaillit une émotion bouleversante.
L’auteure a adopté comme parti celui de la narration intérieure, qui nous fait partager l’expérience horrifique. Les images naissent sous la plume avec un naturel qui saisit le lecteur sans le violenter. Lorsque celui-ci referme le livre il a le sentiment d’avoir touché le fond de l’inhumanité sans avoir jamais quitté l’humain féminin. Peut-être est-ce cela que l’on appelle la sororité, la solidarité des femmes sœurs dans le malheur et l’outrage radical.
L’épaisseur d’une certaine bêtise masculine, sa brutalité sûre d’elle-même, la bonne conscience et la misère consternante d’une virilité imbue d’elle-même au milieu des pires forfaits, tout cela apparaît en pleine lumière sans effet de manche ni diatribe.
C’est en fin de récit que l’auteure soulève la question de l’avortement des petites ou des jeunes violées. Les religions se sont souvent illustrées par des attitudes d’une incompréhension particulièrement rigide et inhumaine, face au désarroi des médecins devant le malheur des innocentes victimes.
La narratrice termine sur la question du pardon que d’aucuns la pressent d’accorder. «Les Misérables !» profère-t-elle dans un élan où l’on ne sait plus, si comme dans le roman de Victor Hugo qui était sa lecture favorite à l‘école, ils sont le peuple des malheureux, des obscurs, des sans-grade qui luttent pour leur survie au milieu de l’horreur de la condition qui leur est faite, où s’ils désignent les tortionnaires et leurs complices de tous ordres, pressés de faire taire les petites victimes, pour qu’elles oublient ce qui reste marqué au fer rouge dans le fond de leur âme. Sans doute ne reste-t-il qu’à rester à leur côté à parler à mi-voix avec elles de ce qu’elles peuvent et veulent dire.
Nos Silences, Wahiba Khiari, elyzad, 2009: Les Misérables.
Par Max Véga-Ritter. Artdz/Forum - Article posté le 26 juin 2009.












