Faut-il voir sous le titre la réminiscence, ironique, du quatuor célèbre « La jeune fille et la mort » où Schubert médite sur sa propre mort, jeune? N’était le retournement final du roman, c’est bien finalement à la mort sexuelle et spirituelle, sans-doute physique, qu’était destinée l’héroïne. C’est bien devant sa propre mort morale et psychique que la narratrice, fillette alors à peine nubile, a été placée.
L’auteure l’a fait naître dans une famille incroyante de fait, post-indépendance, sous un régime soviéto-socialiste, dans une oasis du sud saharien qui a gardé les Traditions. Sa mère a été une héroïque combattante de la guerre d’indépendance, pour être ensuite promptement remise à sa place de pondeuse d'enfants en série, mais elle en a gardé au fond du cœur le rêve d’émancipation de la femme.
La trame du roman projette dans l'existence d'une fillette d'une famille de condition moyenne mais plutôt pauvre, la logique de sacralisation par l'ordre patriarcal d'une partie infime, voire dérisoire, le fameux « hymen », de l'appareil sexuel féminin. Il s'agit très souvent de son appropriation par la tribu des pères pour transformer la sexualité féminine en affaire « bouchère *, sous couleur d'honneur virile et de pureté et par la même occasion réduire la femme à la fonction de domestique du foyer et de pondeuse d'enfants.
L' histoire de l'exploration régulière, quasiment compulsive, d'un sexe féminin avec une lampe de poche pourrait sembler grotesque ou désopilante s'il ne s'agissait de celui d'une malheureuse enfant ainsi mise au supplice par sa mère au comble de l'inquiétude et de l'angoisse devant la puissance du qu'en-dira-t-on. Le diabolique s'en mêle, très logiquement, sous la forme de ce qui n'est jamais reconnu comme tel par l'opinion publique dans le roman, le viol de l' innocente fillette par un jeune apprenti ébéniste dans un square public.
La malheureuse est alors traitée non en victime digne de soins et de tendresse pour réparer les blessures psychiques et morales infligées par le jeune pervers, mais en objet de suspicion redoublée pour complicité, objective ou subjective, comme disaient jadis les staliniens, au dessus duquel plane réprobation morale et sociale si la pénétration est établie. La découverte traumatisante de traces de plaisir ou d'émoi sexuel en elle-même par l'enfant ne fait qu'accroître son trouble et sa détresse dans la solitude. Elle s'aidera en s'inventant une chimère, une sorte de bon Djinn, Bouzoul, qui vient lui éclairer la vie. Le père, lui, témoin inopiné de l'agression, est, avant toute chose, préoccupé d'établir si le fait de l'outrage à son honneur d'homme est établi. Afin de sauver ce qu'il reste de ce dernier en punissant la victime.
La question du mariage de la gamine devient alors d'autant plus pressante que la rumeur se répand insistante. Les offres alléchantes se présentent avec, peut-être en filigrane, la relégation à des fonctions de domesticité dans une famille aisée. La polygamie peut avoir ses avantages. Le malheur de l'une peut être l'avantage d'une autre. Oui, mais la mère s'y oppose, accrochée à son vieux rêve d'émancipation pour sa fille. Elle ne se doute peut-être pas de ce qui s'est passé, à moins qu'elle le nie désespérément.
Le texte de Leïla Marouane est travaillé par une ironie féroce, celle qui traverse la père, l'ordonnateur de ces tortures commises en son nom, réduit à une parfaite nullité morale et psychologique, zombi en uniforme d'autorité patriarcale. Périodiquement il prétend répudier l'épouse qu'il a transformée reproductrice en série, mais ses enfants ligués contre la remplaçante forcent celle-ci à jeter l'éponge et à abandonner le domicile, contraignant alors leur père à rappeler la répudiée à reprendre du service.
La mère est elle-même l'exécutrice zélée des supplices infligés à sa fille tout en s'accrochant au rêve de l'émanciper de sa condition. Elle deviendra folle. Les frères sauveront leur sœur non sans lui avoir cependant rasé les cheveux à zéro. La tâche du jeune violeur est facilitée par l'absence de sous-vêtements de la victime, ce jour-là à la lessive. L'auteure ne déteste pas truffer ainsi son texte de mines et de pièges vraisemblables qui affectent le texte et le lecteur.
C'est à travers l'esprit et la sensibilité enfantins de la victime que la romancière fait vivre l'angoisse et la souffrance de la fillette. La sobriété de l'ensemble du récit le rend d'autant plus pénible, voire douloureux au lecteur, et tient ce dernier sous sa fascination. D'autres établiront ou contesteront l'étendue ou la signification de pareils faits de société, trop réels en toute hypothèse. Le roman de Leïla Marouane est d'une remarquable efficacité, sans jamais solliciter le lecteur par des appels du pied de l'auteur ou des effets de rhétorique. La qualité d'écriture de ce roman le situe bien au delà du témoignage ou d'une œuvre de combat.
(*) cf Pierre Legendre : Le crime du caporal Lortie. Psychanalyse et criminalité. Champ Flammarion. 2000. Par ce terme, celui-ci vise l'usage non symbolique qui est fait du sexe et de la sexualité masculine dans le monde contemporain occidental et qui ici est d'une similarité frappante avec la manière chosifiante dont la tradition patriarcale traite la sexualité féminine.
Leïla Marouane, La jeune fille et la mère, Seuil, 2005: Un roman qui va au-delà d’une œuvre de combat. Par Max Véga-Ritter. Pointe-à-Pitre - Artdz/Forum : Article posté le 18 février 2010.












