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L'énigme du désert sous la mer: Malika Mokeddem, La désirante, Grasset, 2011

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De tradition le Languedoc a vécu le dos tourné vers la mer, entre ses coteaux à vignobles ou dans sa grande plaine, abrité derrière sa flèche de sables venus du Rhône, laissant à la Provence ou à la Catalogne la blessure des ports par où entrent les grands fléaux de la peste ou le tourment déraisonnable de l’ailleurs, celui qui emporte Marius loin de Fanny. Avec Malika Mokeddem, la fille du Sahara, le Languedoc où elle est fixée, s’ouvre à la Méditerranée, à l’autre rive inquiétante, celle des sarrazins d’hier ou des immigrés d’aujourd’hui.

Avec La désirante, l’écrivaine nous offre un roman qui débute dans le drame avant que le sourire n’apparaisse à travers les larmes. Venue du Sahara, tombée amoureuse d’un navigateur comme il en a fleuri en France depuis l’essor des voiliers de plaisance ou d’errance sur les mers, solitaires ou à deux, sa petite orpheline immigrée vit le drame, devenu banal, d’une disparition en mer .

L’auteure en profite pour dresser le tableau où elle excelle des rapports complexes entre des hommes et des femmes du terroir métropolitain et l’immigrée venue de l’autre côté de la mer, avec son arrière pays de sables démesurés. D’une certaine manière ce roman de plaisanciers amateurs de course en solitaire est en quelque sorte le contre-point ironique mais silencieux des foules de harragas entassées sur leurs rafiots de fortune, qui abordent sur les côtes italiennes lorsqu’ils n’ont pas coulé à pic avec leurs passagers, femmes, enfants agrippés les uns aux autres avec désespoir. A ces images désolantes, Malika Mokeddem a quelque mérite d’opposer celle d’une autre émigration, celle qui a trouvé son chemin jusque dans le cœur et les passions d’une autre France, laborieuse et aisée, parcourue de courants contraires, ceux de l’ouverture et de ses propres fermetures..

L’essentiel est cependant ailleurs. Il est dans le combat que l’héroïne de Mme Mokeddem livre pour surmonter le choc d’une disparition sans laisser de trace et percer son mystère  A l’aventure collective des naufragés du Sud s’oppose implicitement une aventure de femme solitaire à la recherche d’un homme, pour remonter le cours d’une énigme jusqu’à sa source et en affronter les dangers. C’est d’ailleurs toute une Europe qu’elle dessine où les relations hommes-femmes sont plutôt libres et égalitaires, légalistes. Les deux réalités, Nord et Sud se rejoignent ultimement comme si la menace de la rive Sud avec sa corruption et sa violence ne cessait de menacer de faire irruption dans la vie d’un Nord aisé ou opulent, tout à ses passions et ses poursuites, solitaires, en couple ou à plusieurs.

On aurait aimé que l’auteure appuie le trait de ce dessin implicite. Mais non, l’intention de la romancière n’est pas d’aller jusqu’à la fresque collective. Elle se cantonne résolument dans les destins individuels qu’elle peint avec vivacité et talent, en particulier celui d’une femme, car c’est cela qui lui tient à cœur. Le partenaire masculin, lui, reste une ombre, celle d’un disparu, dont le portrait est seulement esquissé en creux.

Elle prend un plaisir particulier et déterminé à camper son héroïne dans la lutte avec la difficulté morale ou matérielle, affrontant le risque ou la menace sans forfanterie mais avec un courage féminin. Elle se plaît surtout à peindre le coeur d'une femme éprouvée par la disparition de l'être qu'elle chérit et dont elle tente de préserver la trace, de maintenir la présence énigmatique pour ne pas participer à son effacement définitif. Face au vide, elle écarte le vertige du néant et l'appel du trop plein de souvenir. Elle guette les indices qui permettront la reconstruction d'une réalité qui échappe insaisissable.

D'une certaine manière, c'est l'action violente du Sud qui aura provoqué la disparition énigmatique du présent . Il n'est pas impossible que Mme Mokeddem ait ainsi peint, de façon symbolique, l'effort que l'immigré, femme ou homme, doit accomplir pour saisir la réalité du partenaire européen au milieu de ces interférences constantes entre rive Sud et Nord. A travers ce roman finalement gai et riant, l'auteure a poursuivi son effort constant pour peindre la difficulté que femmes et hommes des deux rives ont à se comprendre, se saisir mutuellment et se retrouver au milieu des écueils que la vie et l'histoire jettent en travers de leurs destins. La lumière du Sud, celle de la mer en particulièrement, joue un rôle particulier dans cette peinture. Comme s'il fallait que le mouvement éternel et incessant de la mer recouvre l'immobilité silencieuse non moins éternelle des sables du désert. Ou la révèle. Comme une nostalgie inoubliable, une blessure impossible à cicatriser.

 





Simone et Max Véga-Ritter

 

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