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Des épidermes de censeur sérieusement échauffés: Kamel Daoud, Le Minotaure 504, nouvelles, Sabine Wespieser Editeur, 2011

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Quatre nouvelles époustouflantes. Ecrites d’une plume parfois trempée dans la bile la plus noire, parfois portée par le lyrisme, d’autres fois réjouissante d’ironie pleine de santé et mordante. Des nouvelles ou plutôt des récits en forme d’allégorie ou de mythe où la satire politique est transparente. Il y aura des épidermes de censeur sérieusement échauffés, si tant est que la censure existe, comme chacun sait.

Quatre figures semblent inspirer particulièrement Kamel Daoud : celle de l’oppression machiste, patriarcale par l’homme de pouvoir et celle de la libération, par l’effort, dans l’aventure et le rêve. Elles s’opposent deux à deux, l’une entravant ou détruisant l’autre, alternativement. La déraison les habite parfois l’une et l’autre, ne laissant guère de place à une voie moyenne, comme si la démesure était le lot de ces héros, l’ambition et l’élan dopés et démultipliés par un interdit secret ou provocateur, une censure cachée ou à la domination insolente.

A l’origine il y a une arnaque et une naïveté confondante, celle de l’honnête naïf débarqué de sa campagne qui se fait immédiatement dépouiller de son petit magot. Il croit  voire celui-ci sur le dos de toutes femmes qu’il rencontre ou incarné dans tous les étalages de richesse. Ainsi va le bon peuple qui tire d’étranges leçons des malheurs qui lui arrivent. Une vieille tradition du conte arabe ou kabyle. Ou alors il y a un pacte ou une transaction tordue, perverse, un mensonge assumé et aussi une tentative pour  retourner ceux-ci, les subvertir, et vivre avec. Au bout du compte le nègre est doublement floué par lui-même ou par celui qui l’a embarqué dans une tromperie trop vaste et trop pesante pour sa modeste simplicité.

L’impact de Kamel Daoud sur son lecteur ne vient pas seulement de ces quatre figures qui prennent chez lui un relief remarquable. Il vient de son goût pour les scènes de vie, quotidienne ou pas, et de ses personnages. Il y a le taxieur d’Alger qui philosophe sur ses parcours et sa ville. Il fantasme Alger en « femme phallique qui baise celui qui lui suce les seins ». Sous le mépris le lecteur pressent la peur qui torture le machiste délirant. Le narrateur prétend qu’il pue le bouc et la pisse. L’auteur règle sans doute des vieux comptes avec l’obsession de l’hypervirilité.  Il y a le champion olympique de marathon qui rentre en vainqueur au stade d’Athènes mais n’arrête pas là sa course.  Le succès l’a-t-il rendu fou ou sublime ? Peut-être a-t-il découvert au fond de son cœur le vrai prix, celui de la tendresse pure, à force d’ascèse et d’effort.  Il y a  l’inventeur d’un avion construit maison en Algérie. Rien de surprenant : ils furent un bon nombre au lendemain de l’indépendance, à s’enfermer dans leurs bureaux devant leurs tables à dessein, à inventer avec enthousiasme de nouvelles voitures ou machines, pour construire une nouvelle industrie. Pendant ce temps d’autres en profitaient pour s’emparer du pouvoir ou se remplir les poches. Il y a le « nègre », l’écrivain anonyme stipendié, qui écrit les mémoires d’un haut dirigeant, à sa place, parce qu’il en est incapable.  Ce nègre, serait-il le peuple lui-même, qui a écrit sa propre histoire  dans la réalité et dont il est dépossédé  par le mythe du « Vieux » ?  Ces mémoires sont détruits par celui-ci avant de mourir. Le talent et le souffle était dans le « nègre », mais le nègre n’était-il pas le nom de celui qui rejeta héroïquement la servitude, ? oui, mais qui le lui révèlera? Toutes ces questions se bousculent, en silence, sous la surface d’un texte écrit d’une plume incisive et subtile.

Ceux qui auront lu ces nouvelles et bien d’autres récits, n’auront pas été surpris par le printemps arabe de Tunis, du Caire ou de Fès.  Il est vrai aussi qu’il est difficile, voire impossible, aux lecteurs d’Europe ou d’ailleurs de commander des livres en Algérie et d’avoir ainsi avoir accès aux trésors qui se publient presque quotidiennement à Alger dans tous les domaines de la fiction, de la poésie ou de l’essai, en français ou arabe, sans oublier d’autres langues en amazight ou même en anglais. Contrôle des change oblige. Les connaisseurs affamés en sont réduits à guetter l’arrivée en France d’un ami avec dans ses bagages les précieux livres. Pour rendre la mesure comble, des forces de l’ombre s’ingénient à rendre presque inaccessibles les sites qui s’emploient à rendre compte des publications qui fleurissent en Algérie. Une consolation : les censeurs ont toujours perdu leur combat, avec leur honneur de surcroît.

 

Professeur émérite

 

Coup de coeur

Voir le blog de la poètesse Renia Aouadene

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