Voici une étude universitaire qui vient lancer un coup de projecteur en profondeur sur une zone énigmatique mais névralgique de la période coloniale : le rôle de l’école primaire républicaine sous la colonisation, celui de son syndicat dominant et puissant le SNI affilié à la FEN, du corps de ses maîtres dans ses rapports avec la population dans sa diversité. L’auteur analyse les résultats d’un questionnaire lancé par l’UNSA-éducation ex-FEN avec l’IME de Paris 8 en 2004 auprès des enseignants ayant exercé en Algérie entre 1945 et 1962 dont il reproduit les réponses dans son ouvrage. Le seul regret que suscite ce travail remarquable par les questions précises et fouillées qu’il pose, les témoignages qu’il présente et les perspectives que Ahmed Ghouati dégage est de ne pas préciser le nombre des questionnaires envoyés, celui des anciens instituteurs touchés ou des réponses reçues ou retenues, un oubli qui devrait être réparé pour donner toute sa signification à ce travail d'un intérêt essentiel.
L’étude d’Ahmed Ghouati met clairement en lumière la contradiction que le régime colonial place au cœur même de l’institution scolaire républicaine en Algérie et qui la menace de ruine : les maitres « indigènes » suivent la même formation que celle des européens dans l’égalité avec eux, mais sont moins payes, ont un parcours professionnel inférieur ou déclassé, et des publics séparés jusqu’à ce qu’en 1949 seulement les cadres A et B ainsi que les classes séparées réservées aux indigènes ou aux européens soient fusionnés. Ainsi l’idéologie républicaine qui habite l’école lutte pied à pied avec l’ordre hiérarchique raciste colonial qui l’enveloppe. Les pieds noirs se voient au sommet, avec en dessous les pathos (français de France) puis les juifs et en dernier les « indigènes ». Cependant à l’intérieur de l’école, le plus souvent, l’égalité de la condition d’enfant finit par l’emporter aux yeux des maîtres. Le mérite républicain s’invite. A force d’ardeur et l’acharnement l’enfant des douars s’impose. Et puis, les échos de la révolte franchissent les murs les plus épais. Ahmed Ghouati remarque que paradoxalement la guerre que l’école républicaine condamne contribue à lui faire accomplir des progrès dans le nombre des scolarisés : 8% de la population scolarisée en 1940 21% en 1958.
Par une singulière ironie, à la lecture de ces récits, les hussards noirs de la république de Jules Ferry, qui fut aussi un chantre du colonialisme, font presque pâle figure auprès de ces maîtres qui furent envoyés dans des douars lointains ou isolés, enseigner dans des constructions de fortune, sous un climat rude, au milieu de populations qui vivent dans une pauvreté ou un dénuement extrêmes et ne parlent pas la langue des instituteurs. Les cruautés et les folies d’une guerre inexpiable ne font que rendre plus difficiles les conditions de vie et d’enseignement. Et pourtant ils accomplissent leur œuvre de « former des citoyens libres », « de permettre à tous les enfants de trouver leur place dans une société en devenir ».p14.
L’une des énigmes que ce travail met en lumière est l’attachement de tous ces instituteurs à la laïcité et, davantage encore, le paradoxe que représente le succès de cette école d’où toute religion est bannie, auprès de populations arabes ou berbères toutes empreintes d'une religiosité intense. Faut-il en voir la cause dans la tradition de certaines des tribus dominant les campagnes algériennes, marquée par une certaine distance par rapport à un islam qui serait trop envahissant ? Faut-il lire là le signe de l’existence d’un islam algérien traditionnellement plus sécularisé ? Le succès croissant que l’école laïque a pu rencontrer auprès des populations algériennes depuis 1938 jusqu’en 1962 semble indiquer l’existence d’un courant d’adhésion profond dans la population algérienne à un idéal de laïcité qui respecte la religion tout en la mettant à une place personnelle, privée, même si elle donne lieu à des manifestations de fêtes collectives.
Relevant que Max Marchand, Salah Ould Aoudia, Ali Hamoutène, Robert Eymard et Marcel Basset furent assassinés par l’OAS à quelques jours de l’entrée en vigueur du cesser le feu du 19 mars, alors que la mort de l’instituteur Monnerot avait eu lieu le 1er novembre 1954, Ahmed Ghouati remarque en conclusion de son introduction « De cette façon, la guerre d’Algérie aura commencé et cessé avec la mort d’instituteurs ». « Simple hasard ou fait hautement significatif ? »p.18 s’interroge l’auteur. Le problème du rapport au savoir, laïc et/ou religieux, de la bonne distance à adopter à l’égard de ce dernier, finalement du lien avec la modernité et la tradition est-il constitutif de l’identité algérienne ? Ou est-il encore un enjeu rendu plus épineux par la colonisation?
L’étude souligne l’absence de l’enseignement de l’arabe dans le primaire dans cette période coloniale, une carence dont les maîtres européens ne paraissent pas avoir toujours conscience dans leurs réponses au questionnaire, peut-être par un ethnocentrisme inconscient. C’est Kateb Yacine qui souligne dans un texte évoqué par le dernier chapitre « la rupture d’un cordon ombilical secret avec la mère »..Assia Djébar lui fait écho dans « Nulle part dans la maison de mon père », et Leila Sebbar dans «L’arabe, chant secret ».
Signe d'autocensure ou de pudeur, les réponses venant d’instituteurs algériens paraît inférieur en nombre, non en qualité ou en poids à celui des européens. Comme s’il y avait rupture et inachèvement dans le vide. Dans les réponses des français il perce comme un attachement à l’Algérie qui va au-delà du sentiment de citoyenneté et des devoirs envers elle qui constitue l'armature morale et psychologique de ces femmes et hommes. Il flotte comme une incertitude sur un lien qui échapperait aux catégories rationnelles de la laïcité et de la citoyenneté, qui relèverait d’une expérience existentielle indicible, indéfinissable vécue avec l'Algérie, impossible à exprimer.
Ce qui paraît frappant dans ces témoignages est le silence sur les événement politiques qui secouent l'Algérie pendant l'été 62 et qui aboutira au coup d'état de 1965. Y a-t-il là le signe du désengagement d'une citoyenneté déçue devant le naufrage qui s'amorce d'un rêve de démocratie? Il est vrai que ces instituteurs avaient lutté pour lui jusqu'au bout en s'accrochant au principe d'une « table ronde générale » rejeté par toutes les parties. Plus que la préoccupation pour les retraites, certes très réelle et qui est conforme au sens de l'action concrète, solidement enraciné parmi ces enseignants dans leur ensemble (qui fondèrent des mutuelles d'assurance et de santé parmi les plus prospères en France,) ce silence ou ce retrait témoignent-ils d'une déception refoulée » sur la capacité du nouveau gouvernement algérien à assurer la prospérité du pays?
En conclusion, un livre de documents, de témoignages et d'analyse qui ouvre des portes sur d’autres champs et des questionnements, que l’auteur sûrement va explorer. Les enjeux évoqués par lui sont pressants.
(*) Ahmed Ghouati est maître de conférence à l'université d'Auvergne












