Artdz.Info

Le Portail des Arts et des Artistes Algériens

  • Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille

Badr'Eddine Mili, La brêche et le rempart, roman, Chihab éditions: Fier et secret Constantine

Envoyer

Badr'Eddine Mili a écrit dans ce livre des pages d'anthologie sur la vie du Constantine de son enfance et de sa jeunesse ,de 1938 à la fin de la guerre d'Indépendance et après. La verve exceptionnelle de son talent, ses liens de coeur et de corps avec la communauté de ce quartier d'Anouinet El Foul, accroché au flanc du vieux rocher, illuminent ce roman. Son goût des détails précis, évocateurs de toute une humanité laborieuse, remuante, bigarrée, truculente, pleine de ressources et de joie de vivre, font de lui un délice de lecture et un témoignage superbe sur une époque révolue.

Il circule dans ces pages une nostalgie, non seulement de l'enfance mais aussi d'une société où les plus riches vivaient au milieu de tous et des plus pauvres, tous laborieux. Au centre domine la figure altière d'un père, à la fois détaché de l'argent mais habile au commerce et à entreprendre, lettré et d'esprit pratique, attentif à envoyer son fils à l'école  française et à l'élever dans la connaissance des textes sacrés.

Dans cette société, tous sont unis par un humour fantaisiste ou au vitriol, une fraternité un peu réservée, un appétit de tout connaître mais aussi un désarroi sur eux-mêmes et sur leur place dans le monde, qu'ils connaissent pourtant, en fanas des derniers westerns ou comédies, de Hollywood ou du Caire, de danseuses hindous ou de Carusos égyptiens, et assidus de ces temples que sont le Nunez, l''Olympia et l'Alhambra. Ils sont tout aussi incollables sur le Malouf  ou La belle de Cadix de Luis Mariano, dans un métissage perpétuel. Taraudés par l'incertitude sur leur sort ou  leur place, quelques uns disparaissent brusquement, pour réapparaître tout aussi brusquement en éclopés de la vie ou envoient des nouvelles lointaines et vagues.

Tous, ils se retrouvent dans le rejet d'une voisinage oppressant et frustrant mais central, celui d'une population remuante, ressentie comme opulente, qui n'avaient pas su faire oublier qu'elle était venue sur la vague d'une invasion comme l'Algérie en avait déjà connue mais que celle-ci avait pu jusqu'alors assimiler, ce qui n'était pas le cas.

Ce rtes il y a des omissions étonnantes dans cette peinture talentueuse du passé des années 40 et 50 de Constantine. L'évocation
du pogrom de 1938 oublie le rôle important et positif que jouèrent des autorités musulmanes dans l'apaisement de cette explosion de haine, alors même que juifs et arabes vivaient imbriqués les uns avec les autres, dans une culture commune et un partage quotidien, comme en témoigne l'évocation, d'ailleurs sans chaleur, du Cheikh Raymond et de son adjoint Ghenassia. La répression pétainiste en Algérie contre les juifs et les francs-maçons, déchus de la citoyenneté, mis en prison ou en résidence surveillée, n'est guère abordée. Le terrible séisme de l'été 1947 qui terrifia la population pendant plusieurs jours et lézarda ou écroula nombre de ses habitations est passé sous silence. .Il est vrai que le quartier d'Aouinet El Foul était à part, face à la vallée du Hamma, largement ouverte, invisiblement dominé par le Monument aux morts, presque absent du paysage dépeint.

La deuxième moitié du roman plonge dans les ténèbres de la guerre d'Algérie, des crimes et des horreurs, commis par la puissance française ou par les extrémistes pieds-noirs. L'un des moments forts est alors l'arrestation du père du héros, personnage incarnant la légitimité et la dignité traditionnelle de la société arabe, son emprisonnement et les exactions dont il est victime et dont il sort blessé moralement et physiquement. Les établissements scolaires, école ou lycée, sont alors présentés peuplés surtout de fantoches racistes ou ridicules, mis à part quelques professeurs sympathisant de la cause nationaliste.

La période de l'indépendence et après décrira les difficultés du jeune héros à essayer d'appliquer, sans grand succès, une grille d'analyse marxiste à une situation qui semble se retourner contre  ses attentes les plus chères, alors même qu'il a le sentiment enivrant de liberté et que tout est possible. A aucun moment l'idée de Droit de l'homme et les valeurs de  liberté démocratique  ne paraissent être partie de son univers, signe du degré de discrédit où la tradition des libertés républicaines a pu tomber dans la société algérienne qui s'est sentie trahie par elle. Indice troublant, le texte est alors émaillé d'erreurs factuelles concernant l'histoire française (Par exemple les corps francs et les compagnons de France n'ont pas été des organisations postérieures à 1945, ni non plus gaullistes. Les pieds-noirs n'ont jamais non plus  été gaullistes, à quelques exceptions.etc)

« La brêche et le rempart »est bien plus et autre chose qu'un document autobiographique, même s'il peut en revêtir parfois l'apparence. Son sens est sans doute d'abord d'être un roman d'éducation sans éducation amoureuse. C'est en quelque sorte un roman où l'éducation politique aurait tenu lieu d'éducation sentimentale. La lutte contre l'occupant au sein de cette petite communauté de quartier constitue, en effet, l'épine dorsale d'un récit, qui est simplement traversé par des amourettes ou des amourachements silencieux. Comme si l'interdiction d'aimer ailleurs et d'être aimé par lui avait étendu son ombre sur le héros de cette histoire. Ou comme si l'amour du quartier, des siens proches, du peuple autour de soi, l'indignation devant leur condition,
l'admiration pour leur dignité et leur lutte pour résister,   avait tenu lieu d'expérience amoureuse.

A moins que l'amour de la langue de l'oppresseur-colonisateur ait été la vraie passion, celle de voler à l'ennemi son feu pour le détruire et le bouter dehors en prenant sa place au coeur même de ce qui l'incarne et constitue sa force: son logos. La langue  de Badr'Eddine Milli est la marque éclatante de son triomphe total sur l'adversaire. Pour faire bonne mesure, de même que les auteurs antillais Maryse Condé ou Patrick Chamoiseau renforcent leur langue d'expressions créoles,  Badr'Eddine Mili truffe la sienne de mots arabes qui enracinent son texte davantage dans le terroir constantinois, s'il en était besoin.


Badr'Eddine Mili, La brêche et le rempart, roman, Chihab éditions: Fier et secret Constantine.
Par Max Véga-Ritter. Foruma Artdz - Le 13 août 2010

 

Coup de coeur

Voir le blog de la poètesse Renia Aouadene

Le portail des arts et des artistes algériens
est réalisé par Mébarek Mouzaoui
Optimisé par Joomla! - GNU/GPL