Un roman d'une émouvante beauté. La délicatesse s'y allie à la rigueur, l'émotion à la pudeur, l'analyse à l'élan lyrique, l'affection pour la tradition et le passé à la volonté de liberté. Toute une Algérie est là dans ces fulgurances sous des apparences roides et retenues. L'auteur nous livre un roman d'éducation féminine à l'époque coloniale, dans une société clivée qui va mourir dans des soubresauts que l'adolescente ne pressent pas.Assia Djebar d'ailleurs ne se permet pas la facilité dérisoire de la prophétie rétrospective. Simplement, elle lève toute hypothèque sur ses intentions en livrant en une page tout ce qu'elle pense de la colonisation et de ses méfaits. L'étudiante de École Normale Supérieure de filles qui se fit renvoyer pour le soutien qu'elle apportait à la lutte pour l'indépendance est présente dans la volonté acharnée de liberté de l'héroïne.
A vrai dire, il y a au moins deux lectures du roman. On y voit émerger une volonté farouche de liberté féminine. Celle-ci est alimentée aux sources contradictoires du passé des femmes arabes et berbères. Ce passé a pour nom : rythmes et danses, tendresse et folle gaieté, enfermement mais aussi richesse d'expérience, la personnalité d'une grand-mère paternelle qui fut une maîtresse femme ou celle d'une mère élevée dans la tradition mais européanisée par la volonté de son mari et pleinement épanouie. Au fil des pages, des souvenirs et des anecdotes, se tisse une trame fine. Elle est faite de rejets et de reprises, de choix et d'absorptions inconscientes. Au centre domine la figure d'un père, instituteur laïc, épris de valeurs démocratiques, respectueux de sa fille, mais imprégné de respect pour l'honneur viril et de puritanisme religieux.
Le voile qui laisse seul passer le regard de celle qu'il dissimule aux yeux de l'homme promu voyeur invétéré, la fenêtre et la prisonnière cachée derrière elle, l'ombre où brillent les yeux de la convoitise, celle des loqueteux ou des affamés de désir, et la lumière où s'offrent à la vue et se dérobent tout à la fois les belles épaules ou les toilettes et les couples européens qui valsent : tout cela structure le récit de façon lancinante, dans un jeu où la femme est la proie et l'homme le chasseur préposé à sa garde, où la modernité inaccessible ou réprouvée est tout à la fois le geôlier et la future proie. Par une ironie dont l'histoire a le secret mais que nient farouchement les forcenés des Causes, cette volonté de liberté féminine, d'affirmation de ses richesses propres, se nourrit de contact avec les filles du clan des autres. Dans le secret de l'internat, derrière les murs d'une école laïque ici fidèle à elle-même, des confidences et des solidarités ignorantes des préjugés qui règnent au delà, pansent des blessures, ouvrent des perspectives nouvelles, font tressaillir des imaginaires, éveillent des vocations insoupçonnées jusque là. Le plus étonnant c'est que la critique du machisme pied-noir est absente, comme si les filles des deux clans, ici réunies, étaient aussi d'accord pour respecter le tabou de l'appartenance au clan sur ce point ou pour ne pas prendre de front ce qui est leur obsession commune : arracher à l'autre masculin une part de liberté et de reconnaissance. Entre les filles des deux clans circulent des amitiés profondes et pourtant sans lendemain. Seul un acte manqué, l'oubli d'échanger des adresses qui permettraient la pérennité du lien, révèle le reproche informulé et l'incompréhension réciproque de ce qu'est l'autre. Plus tard le féminisme français a-t-il jamais cherché à comprendre et tendre la main au féminisme algérien comme à celui des ex-colonies? non par égoïsme, sans doute, simplement la bien-pensance de gauche avait pour dogme de ne pas critiquer le machisme de l'anticolonialisme, sacré infaillible, celle de droite , elle, n'avait déjà que trop à faire à débrouiller ses propres contradictions. La romancière parallèlement éclaire un autre féminisme, équivoque et ambivalent jusqu'à la perversité, celui qui cherche à s'adapter à tout prix à la tradition et aux hommes tels qu'ils sont, quitte à accepter d'impossibles partages et à s'engager dans des intrigues humiliantes ou mutilantes. Ce féminisme là se nourrit de rivalité et de triomphe sur l'autre femme pour la conquête illusoire de l'homme.
Au coeur de ces féminismes , l'auteure dessine une contradiction ressassée: comment aimer et apprendre à aimer sans s'asservir à celui qui vous blesse parce que vous êtes femme et vous étouffe de son amour? Comment civiliser la pulsion virile sans l'asservir ou l'émasculer?
Une autre lecture se dessine au fil des pages. L'héroïne sans nom, qui est l'auteure sans l'être, représente aussi une Algérie qui fut appauvrie par la colonisation de la connaissance de sa culture ancestrale mais fut enrichie de la découverte d'une autre qu'elle s'est totalement appropriée dans l'expérience et le combat de la liberté. Cette héroïne là et cette Algérie sont confrontées avec la tentation de renoncer à elle-même et de se suicider sur l'autel de la l'immolation, un autel qui d'Iphigénie à Didon ou aux veuves indiennes est un des hauts-lieux de l'imaginaire masculin. Les deux Algéries, celle d'une virilité farouche héritée de la culture nomade ou bédouine et celle d'une féminité nourrie aux sources de son histoire et des Lumières vont-elles se rencontrer et s'accorder? Au final, Assia Djébar affecte de s'en désintéresser, comme si de ce combat là elle doutait, pour se consacrer à celui de la littérature et du sujet féminin à la recherche d'eux-mêmes.Le dernier roman d'Assia Djebar, où le lecteur trouvera de nombreuses pages de sublime beauté, est un diamant aux milles facettes qui brillent de tous leur feux, modestement, dans la pénombre d'une intimité algérienne. Loin des fracas et des fureurs du présent. Et pourtant il recèle plus de vérité profonde qu'eux tous confondus.
Assia Djebar, Nulle part dans la maison de mon père, Fayard, 2007: Le Roman de deux Algéries
Par Max Véga-Ritter. Artdz/Forum. Article posté le 23 novembre 2007.












