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Les dossiers d'Artdz - Azwaw Mammeri

“Azwaw s’est engagé dans une œuvre de résistance, au service de la beauté, des formes et de la vie. Artiste, il n’a pas craint de s’affirmer tel. Aussi bien sa jeunesse de cœur et d’esprit reste-t-elle rare et peut-être incomparable.”

Il serait difficile de donner une juste appréciation de l’œuvre d’Azwaw, lui-même multiple, sans tenir compte des processus ayant influencé le développement de son inspiration créatrice. Azwaw appartient à la génération d’après la lutte de libération. Sa première manière illustre le don de faire ressortir, en quelques traits, les caractéristiques psychologiques, et de rendre des états d’âme spécifiques. Alliant la profondeur de la vision et la constance de ses signes à une conception du monde riche et multiple, Azwaw est enclin à peindre des œuvres synthétiques ; et il possède le talent nécessaire pour le faire.

La densité monumentale qui ressort des meilleures compositions caractérise le mieux son approche de la réalité. L’équilibre des détails et l’harmonie des différents volumes architecturaux donnent une sensation de vacuité matérielle perceptible et de stabilité. La division de son espace est soulignée par le contraste brusque de tons chauds et froids, de teintes claires et légères.

Si l’ambiance de ses œuvres et la manière employée portent haut la marque de l’artiste, les photos-peintures d’après Signorelli présentent d’autres aspects de sa prospection. On y découvre un effort prégnant pour appréhender et retenir sur la toile des états momentanés, éphémères, de la nature et des hommes. La vitalité qui en émane (malgré l’horreur des scènes, les postures macabres), la richesse de la palette tonale, l’aspiration à libérer l’ensemble du tableau de tout fardeau matériel et de la densité du volume, à épurer la structure des couleurs

de façon à ce que les coloris deviennent le facteur d’unité, dévoilent de nouvelles tendances originales. Cette manière de revisiter l’œuvre de Signorelli ressort du génie. La violence, déjà mise en scène, est aujourd’hui représentée – au sens propre du terme –, identique malgré les âges, désespérément intacte.

Intemporelle barbarie humaine. Violence rendue plus insoutenable encore car il s’agit d’arrêts sur image. L’artiste braque sa recherche sur des postures, il extrait du carnage des scènes de supplice précises, isolées. Exemplaires dans l’insoutenable. Et en braquant sur elles, il nous somme, nous, l’humanité tout entière, de ne pas oublier. Pour ne pas oublier…

Azwaw nous touche particulièrement lorsque son inspiration revêt le ton de la fantaisie et qu’imperceptiblement, ou parfois d’un seul coup d’aile, il s’affirme en une gravité d’autant plus admirable et émouvante que moins recherchée, et qui n’est due qu’à sa seule maîtrise. Le mode d’expression favori d’Azwaw consiste à confronter la tension intérieure au statisme apparent et au relief des formes. Sa tendance naturelle à rattacher au maximum la structure idéologique à la forme picturale confère à la plupart de ses œuvres un caractère synthétique souligné – il est bon de le redire.

Le portrait fait émerger un autre atout de l’œuvre. Ce ne sont pas des traits choisis mécaniquement ou fortuitement qui y sont représentés, mais des états d’âme profonds et durables. Ces différents traits et parties du visage ne sont pas un assemblage d’éléments déterminés – qui peut se désagréger –, mais une image monolithique, avec le dynamisme et le rythme de son état psychologique particulier et de sa propre présence. Par l’opposition en perspective et en diagonale des corps étirés, l’artiste confère à sa composition équilibre et force.

Le centre géométrique spatial du tableau de la série Acte-Vie est un cercle sans limites qui est aussi un centre idéologique et structurel, exprimant la loi éternelle de la création. La toile peut être considérée comme le symbole de l’incommensurabilité de l’effort et de l’acte créateurs, prenant la forme d’un mouvement spiroïdal infini.

Aujourd’hui, Azwaw, avec ses sculptures, aborde la maturité créative, étape active qui impose un dynamisme encore plus grand. Sa recherche le conduit à créer des œuvres à la présence frappante. Et longtemps, ses silhouettes peupleront nos consciences. Qui sont-elles, ces tribus ? Qui sont-ils, ces groupes d’hommes en marche ? Gardiens, témoins, ils veillent. Pour ne pas oublier…

Azwaw, en ceci encore exemplaire, ne s’est embarrassé d’aucun tabou. Il s’est engagé dans une œuvre de résistance, au service de la beauté, des formes et de la vie. Artiste, il n’a pas craint de s’affirmer tel. Aussi bien sa jeunesse de cœur et d’esprit reste-t-elle rare et peut-être incomparable. Azwaw, enfin, a un autre mérite, qui est sans doute plus rare encore : il n’est jamais devenu l’esclave, ni même le serviteur, d’un quelconque système.


Multiple Azwaw. Par Djamal AMRANI.  La pensée de midi - Actes Sud - 2001/1 - N° 4