Des verrous à l'imaginaire.
| Les dossiers d'Artdz - Mohamed Khadda |
Je crois qu'il n'y a rien de plus navrant que de voir un dessin d'enfant corrigé par un adulte. On conviendra qu'il y a là comme un sacrilège. Une maison branlante redressée et devenue habitable (comme si la fonction des images était d'être réellement habitées), un cheval à cinq pattes rendu à son sort de quadrupède sont des rectifications bien inutiles, de tristes saccages.
Mais là n'est pas l'essentiel. Un dessin, tout compte fait, se recommence et les dommages qui y sont portés ne sont pas les pires. Il y a plus fragile et plus précieux que le papier, il y a l'enfant. Et quand un adulte accorde trop d'attention au dessin, il risque souvent d'oublier l'enfant.
« Mais voyons, mon petit, ton oiseau est plus gros que l'arbre ». Nous avons tous, plus ou moins, entendu ce genre d'appréciation que porte un adulte sur un dessin d'enfant. Cela veut être du bon sens, ce n'est qu'une étourderie car, vu en perspective, un oiseau peut être, en apparence, plus gros qu'un arbre, mais n'insistons pas sur l'ignorance...
Observons plutôt comment, dans un jeu inégal et dramatique en définitive, l'adulte pèse de tout son poids sur l'enfant. En établissant un rapport de grandeur entre l'oiseau et l'arbre, il introduit la logique, la cohérence, le réel là où ils n'ont pas lieu d'être, là ou il n'y a que le merveilleux et l'imaginaire. L'enfant, qui n'a pas de réponse appropriée, est d'emblée mis en accusation, pris en faute, coupable de rêver.
Notre adulte ne fait ici qu'inculquer, sans hésitation aucune, des visions et idées reçues, il pousse l'enfant à la reproduction de schémas anachroniques. Attitude passéiste qui bride l'imagination et la dessèche, qui freine au lieu de stimuler la créativité de notre jeune sujet.
Car, si la fonction de l'adulte est de tenter d'éveiller des vocations et, avec d'infinies précautions, de contribuer à la formation de la personnalité de l'enfant, dans le cas qui nous intéresse, notre personnage n'établit pas de différence entre la créativité (énergie latente chez chaque individu et qui ne demande qu'à s'exprimer) et la création (supposée être le lot d'une élite plus ou moins douée).
Aussi il prétend ou tente d'enseigner l'art ou tout au moins une pratique de l'art, une technique. L'enfant ne peut qu'être découragé. La technique, le savoir-faire dont la possession lui paraît hypothétique, voire impossible, constitue un véritable blocage. Second barrage, corollaire de ce blocage, voilà l'enfant face aux mythes paralysants de l'art et des artistes ; l'art intimidant et sacralisé, l'artiste avec ses dons innés, et autres balivernes.
Paradoxalement donc, l'adulte pour ne pas dire le père ou la mère, participe à une entreprise d'aliénation. Ce sont les rapports affectifs de l'enfant avec le monde, ses sensations et sa perception originale qui, soumis à rude épreuve, se brisent. C'est son approche individualisée avec son environnement qui se trouve stoppée, une approche qui devrait lui permettre d'apprivoiser son entourage, de s'y insérer et de s'accomplir enfin.
Des hommes et des femmes aujourd'hui revendiquent pour leur épanouissement, fortement et justement entre autres libertés, la liberté d'expression, Or, l'enfant possède, tout naturellement, cette liberté dans son langage, dans son corps et ses gestes. Qu'un adulte en vienne à lui ôter ce droit des plus précieux, n'est-ce pas dramatique ?
Il est possible d'éviter ces maladresses, ces mutilations en appréciant modestement, voire en s'interdisant tout jugement sur le barbouillage que l'enfant nous tend fièrement. Ce faisant nous éviterons de mettre des verrous aux portes de l'imaginaire.
Des verrous à l'imaginaire. Par Mohammed Khadda. Jeunesse-Action. Alger le 25 mai 1976.
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