Œil de lynx et les américains: Trente cinq années de l'enfer d'un peintre
| Les dossiers d'Artdz - M'hamed Issiakhem |
1942 - Les troupes anglo-américaines débarquent en Algérie. Dans la ville de Relizane, des écoliers jouent à la guerre. L'un d'eux, M'hamed, ramasse une grenade. Il la ramène à la maison. Il arrive dans la cour où jouent d'autres enfants. M'hamed est intrigué par l'aime toute neuve qu'il a entre les mains. Il l'examine dans tous les sens, comme s'il voulait l'ouvrir. Il se retrouve dans le coma, amputé d'un bras (chirurgie de guerre pour un indigène).
Dans les pires souffrances physiques et morales, à l'hôpital, il apprendra que l'explosion a fait d'autres victimes, toutes de sa famille; deux de ses sœurs et son neveu sont morts. Quand il rentra à la maison, sa propre mère ne put lui pardonner ce jeu d'enfant...
N'importe qui serait marqué pour toute sa vie. Pour M'hamed Issiakhem, un autre enfer consume les plus belles heures de l'enfance, car cet enfant est un artiste- Ses souffrances sont multipliées du seul fait d'être né sensible, avec cet œil de lynx qui déchire toutes les apparences. Son malheur est de voir ce que d'autres ne voient pas, ou ne veulent pas voir. Sa force vient de son malheur, et son malheur vient de sa force.
Grenade contre grenade, toute sa peinture est une explosion, la même qui fait de lui le peintre des martyrs, la même dont il retient les éclats dans son corps ; quand il peint ceux qui sont restés sur la ligne Morice, c'est lui-même électrocuté, qui revient de la mort d'un autre. II traverse nlassablement, dans son art comme dans sa vie, la même ligne électrifié. Il passe et repasse le coma de l'enfance, et seulement à ce prix, il rejoint les héros que lui seul a pu peindre. Il sait que c'est à lui de recréer ce monde atroce, d'un seul coup de pouce de sa main valide. Il est sûr de porter en lui, et de ramener à la vie, en quelques traits vengeurs, la jeune fille de l'Aurès prise dans les barbelés de son village de Kabylie. Deux paysages qui n'ont font qu'un et toutes ses œuvres sont toujours les grains et les éclats de la même grenade, ce fruit dénaturé de la terre qui brûle, au pays méconnu de tous et de ses propres habitants, ce pays qu'on appelle aujourd'hui ALGERIE et qui fut AMAZIGH, le pays des hommes libres ...
Je l'ai vu, plus d'une fois, finir une toile en quelques heures, pour la détruire tout à coup, et la refaire encore, comme si son œuvre aussi était une grenade qui n'a jamais fini d'exploser dans ses mains. En détruisant son œuvre, dans un suprême effort de tension créatrice, comme pour briser le piège ultime de la beauté, le peintre viole ses propres formes, car le démon de la recherche le pousse toujours plus loin. Mais toute création commence nécessairement par autodestruction. Pour se faire soi-même, il faut toujours trancher les liens, s'opposer à une société qui tue l'homme dans l'artiste et l'artiste dans l'homme. Le peintre qui se veut réellement créateur ne peut pas adorer l'œuvre créée par lui. Il ressent le besoin de l'éprouver sans cesse. Il court effectivement le risque de la détruire. Et dans cette destruction, il voit en un éclair la gerbe d'œuvres futures qu'il va tirer du feu, de même que le VIETNAM se construit sous les bombes.
On ne connaît encore que quelques unes de ses œuvres; c'est qu'Issiakhem est généreux. Il offre ce qu'il fait, ou s'en sépare pour survivre. Il habite un enfer où il faut faire feu de tout bois, et c'est lui même qu'on voit brûler, d'un bout à l'autre de son œuvre. A cette extrême et haute tension, l'art est une catastrophe, un naufrage de l'homme, une vision de l'invisible et un signe arraché à la partie des morts. Mais l'enfer où il vit est la plus belle des fonderies, car c'est là qu'il travaille, avec la rage des fondateurs. Et ce travail se fait par bonds, ou par sursauts imprévisibles ; un travail de volcan à l'intérieur de l'homme, pour qu'il puisse dire : «je me suis fait moi-même, je reviens du néant, et j'ai lutté contre la mort, grenade contre grenade».
Issiakhem : Œil de lynx et les américains : Trente cinq années de l'enfer d'un peintre.
Par KATEB Yacine. Catalogue de l’exposition de 1977
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