Djilali Bencheikh, Tes yeux bleus occupent mon esprit, elyzad, 2007: Humour et gravité d’un roman d’éducation
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Un beau roman. Une sorte de Rue Case Nègre algérienne dont la fin serait dramatique et agitée sur fond de violence féroce. Un roman de l’enfance, cependant, dans un douar pauvre sous la colonisation, où l’on jouait au foot avec une balle de chiffons, pieds nus, la culotte rapiécée ou déchirée. Il fallait la volonté de fer de la figure du Père pour aller à l’école des roumis, afin d ‘en savoir autant qu’ « eux ». Le leurre du fameux vélo promis en cas de place de premier est rapidement éventé. Il faudra donc faire sans, pauvreté et orgueil obligent. Et puis il y a l’autorité tranquille et affectueuse du couple d’instituteurs républicains, la petite lueur de complicité que l’enfant a cru déceler dans l’œil sévère du maître au moment d‘annoncer la place de premier tant désirée.
A travers un enfant, et accessoirement son « frère-ennemi », le roman déroule un récit frémissant de spontanéité ou de joie enfantines et d’ardeur juvénile, mais pas tombées de la dernière pluie. La volonté de savoir est chevillée au corps, d’abord parce qu’on aime ça et puis il y a l’éperon de la domination des dits roumis à qui il faut en remontrer. Pourtant ça n’empêche pas d’être copains, surtout au collège. La concurrence avec les autres élèves algériens est non moins acharnées et les jalousies tout aussi aiguisées.
Les accusations circulent sournoisement, d’être les chouchous des français, leurs clones ou leur serviteur. Loin de les diminuer, elles renforcent l’ardeur nationaliste et l’ambition. Il y a, aussi, la proximité des filles européennes sur le banc ou dans l’école, et les amourettes. Les convictions sont tranchées et enracinées mais ça n’empêche pas les imaginations de s’enflammer de Désir au moindre signe favorable. C’est au lycée, les dernières années, que les choses se gâteront à l’approche des fracas du dénouement.
A vrai dire, Tes yeux bleus occupent mon esprit est un roman d’éducation singulier, dans le choc des cultures et l’émergence d’une conscience politique nationaliste. Le Père est l’incarnation d’une virilité arabe austère, ombrageuse et avare de parole, d’un Islam simple fondé sur le rituel des ablutions purificatrices et des prières, sur lesquels la modernité n’a pas de prise mais que la pauvreté rend immuable. Les fils doivent être les héritiers fidèles de la figure immémoriale du Père.
Cela n’empêche pas nos jeunes héros d’embrasser la langue et la culture françaises avec passion et sans complexe. Il y a là une manière pour eux de battre les dominants à leur propre jeu, mais aussi, semble-t-il, une expression de la part de Devenir et de non-dit refoulés farouchement de la culture patriarcale ancestrale, figée dans ses formes et ses dogmes depuis des lustres. L’école coranique est suivie par nos écoliers avec un soin rigoureux mais demeure pour eux un corset douloureux. Elle contribue à enraciner l‘idée d‘une Loi absolue et roide, quelque peu sadique, voire même équivoque, que vient égayer et moquer l‘épisode du petit frère, vrai lutin d‘énergie démoniaque, qui échappera aux attouchements et, horreur !, lapidera le maître coupable. Il est vrai qu’à la même époque le ritualisme catholique est non moins dogmatique et inflexible sur les formes, avec ses corruptions que l‘Eglise catholique n‘en finit pas de nier ou de confesser à contre-cœur. A cet état de chose, il y a eu l’antidote ou le contrefeu de l’école laïque républicaine, à qui le clergé a dû se résigner à abandonner le pouvoir sur les esprits. Mai 68 n‘est pas loin. Oui, mais l’école laïque est aussi, en Algérie, celle des conquérants et la décolonisation en marche traine la patte devant la mauvaise volonté des pieds noirs qui ne sont pas prêts à perdre leur position dominante ni à devenir les nationaux d‘une société à dominante musulmane.
La gaieté, l’exubérance et l’innocence des premières années refluent devant la montée des contradictions dans lesquelles se trouvent prises au piège les convictions enthousiastes ou lyriques de notre jeune héros. La violence pousse à leur terme extrême les conséquences des opinions et des choix politiques. Les riches cousins ont bien mérité d’être égorgés sur l’autel de l’égalité des pauvres avec les riches et de la pureté nationale, le jeune chef vénéré comme un idéal est soupçonné d’avoir donné ses propres soldats à l’ennemi, les guerriers admirés de l’intérieur sont enfoncés à coups de canons par l’Armée moderne venue des frontières, le chef charismatique est démis. Dans ce cataclysme, l’adolescent se voit soudain confiés les responsabilités des français partis, alors qu’il suffit du sourire d‘une secrétaire pour le jeter dans la confusion. Pendant ce temps les biens des partants, définitifs ou provisoires, sont mis sous séquestre et occupés par les masses pauvres qui déferlent des douars misérables.
Les opportunistes descendent en masse dans la rue exhiber leur foi toute neuve. L’Armée, seule force d’ordre, prend le pouvoir laissé vacant avant que des tribuns n’aient le temps de s’en emparer appuyés
sur les foules. Retentit alors encore la parole prophétique, et vaine, de l’instituteur républicain adjurant ceux qui venaient de réussir à leur concours d‘entrée au lycée, ses élèves, les futurs dirigeants de l’Algérie de demain, de se garder de la violence et de veiller à l’unité et à la paix de l’Algérie. Il est vrai que sa parole avait été en partie dévalorisée par l’absence de reconnaissance du tort dont avaient été victimes les algériens.
Le jeune héros et son frère sont peut-être une figure d’une Algérie qui émerge de ses élans lyriques à la conscience politique. A peine adultes ils accèdent à la responsabilité dans le plus grand désordre d’une situation immaîtrisée par les anciens colonisateurs pressés de partir et d ‘en finir pour passer à autre chose de plus important à leurs yeux, la modernisation de la France, la prospérité, l’Europe etc.
La destruction des cadres intérieurs de la résistance par la guerre sans merci menée par l’armée française laisse un vide criant dans le roman, vite comblé par l’Armée qui a attendu son heure aux frontières. De la présence des français, des copains du village, de l’école et du lycée il ne reste rien que les yeux bleus des filles dont on fut un instant amoureux et qui ont éprouvé sans doute, elles aussi, une secrète attirance.
La chance d’une société multiraciale et multireligieuse a-t-elle été, alors, de rage par certains, sciemment par d’autres, criminellement sûrement, détruite? Par aveuglement, par impuissance, par haine de l‘autre? Ou parce que l’heure n’en avait pas sonné? Que les esprits n’en avaient pas encore discerné l’impérieuse nécessité? Ou bien fallait-il que le destin d’une société islamique pure et dure prenne sa revanche sur l’Histoire et ses humiliations? Il a surgi pourtant l’exemple merveilleux, presque miraculeux, d’une société algérienne multiculturelle, même si elle n’est pas officiellement reconnue.
Ce roman d’éducation plein de fraîcheur et d’innocence, d’humour et de gaieté, soulève, comme sans y toucher, ces questions graves qui ne cessent de tourmenter ceux qui pensent aimer les algériens et leur république, mais aussi et surtout bien des algériens eux-mêmes.
Djilali Bencheikh, Tes yeux bleus occupent mon esprit, elyzad, 2007: Humour et gravité d’un roman d’éducation.
Par Max Véga-Ritter; Professeur émérite. Forum Ardz, Article posté le 05 février 2010.
