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Sur les traces du peintre du signe : Quand Najet parle de Khadda

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On en voudrait plein des créations radiophoniques comme celle-là. Incontestablement l'émission «Carnets de famille» que diffuse la Chaîne III tous les jeudis après-midi est un grand moment pour tous ceux qui veulent en savoir plus sur les hommes politiques et de culture qui auront marqués l'Algérie contemporaine. Ce jeudi, c'était au tour de Madame Najet Khadda d'évoquer celui dont elle aura partagé la vie durant vingt ans…Vingt ans…Toute une vie…

Bien mieux en tout cas que n’importe quel spécialiste de la peinture ou encore de n’importe quel critique d’art, qui mieux que celle qui fut son épouse durant vingt longues et éprouvantes années, son amie, sa confidente et son principal soutien dans la vie, pour parler de celui qui, à la force du poignet, aura su se hisser au sommet de l’art qui aura été l’essentiel de toute sa vie d’homme ? D’abord, et inévitablement serait-on tenté de dire s’agissant des grands artistes, l’enfance. Cette enfance, ces premières années de la vie d’où tout part. Pour l’époque considérée, les années quarante du siècle passé, c’est tout simple : Mme Khadda, en parfaite spécialiste de Mohammed Dib qu’elle est, vous invitera sans détour à lire ou relire la fameuse trilogie du grand écrivain. Vous y trouverez en filigrane et dans le détail, tout ce qui fut l’environnement et la condition de l’enfant de Mostaganem. Bref, une enfance difficile, un milieu social et économique particulièrement défavorable en ces années d’après- guerre que n’épargnent ni la mi-sère ni la maladie ni encore la paupérisation de couches sociales de plus en plus larges. Dans un tel climat où la nécessité ne le cède qu’au besoin, on apprend très vite les vertus du travail, de n’importe quel travail, seule et unique issue pour espérer, un tant soit peu, s’en sortir ; et aussi sortir les siens, l’un, pour l’époque considérée, n’allant pas sans l’autre. Le paisible port colonial qu’est alors la ville natale de Mostaganem est cerné de toutes parts par des douars et des mechtas qui étouffent sous les rigueurs d’une existence où il faut travailler dur, encore et toujours, sa vie durant, pour fuir le pire. Survivre dans ces conditions devient la première grande leçon de la vie. Le grand peintre que plus tard deviendra Mohammed Khadda, n’oubliera jamais cela, lui qui, nous dit-elle, dans les années quatre vingt à Alger, refusa systématiquement et de manière toute «arabe» la proposition de sa femme de cesser toute activité professionnelle extérieure – il est typographe ne l’oublions pas – pour se consacrer pleinement à la peinture. Quelle idée ! Un homme digne de ce nom qui resterait à la maison pendant que sa femme travaille et gagne de quoi nourrir son foyer ! C’est sans doute le seul point sur lequel on sent, non pas de l’aigreur chez elle, mais une tendre compassion pour des comportements qu’elle aurait voulu d’un autre âge. Mais, et peintre ou non, on est d’abord et avant tout un être humain, avec ses qualités et ses défauts, ses forces et ses faiblesses : quelqu’un que le milieu influence inévitablement et qui laisse en vous des traces auxquelles il faudra accorder beaucoup d’attention une fois devenu adulte, pour en cerner et circonscrire tout ce dont on ne voudra plus. Les études ? Rapides mais pas forcément bâclées. Puis très vite, la formation professionnelle. La nécessité d’apprendre le pus tôt possible un métier passe avant toutes considérations de quelque ordre fussent-elles. Déjà, pourrait-on dire, le destin commence à poser ses marques, à dessiner un chemin, le chemin futur, celui de toute sa vie : il sera typographe. Métier d’autant plus rare en milieu indigène qu’il oblige à une promiscuité encore plus grande avec le milieu colonial. Puis, un jour, l’appel, plus fort que tout : pas encore vingt ans et direction la gare, le train pour la capitale, Alger la Blanche, en compagnie de celui qui fut son autre grand complice et ami sa vie durant, le peintre également Benanteur. Là, des journées entières, depuis l’ouverture jusqu’à la fermeture, passées au Musée des Beaux-Arts de l’actuel Hamma. Tout voir, tout décortiquer, tout enregistrer, avec pour seule halte obligée, le midi-deux heures, et un sandwich de fortune avalé sans hâte et avec force discussion quelque part dans les allées du Jardin d’Essai. Ce fut le premier contact de Mohammed Khadda avec la grande ville. Il n’y était venu chercher rien d’autre que, non pas son inspiration, mais ce regard sur les autres que les autres ont laissé au travers de toiles et de tableaux, de sculptures et dessins qui lui en diront et apprendront bien plus que n’importe quelle école. Il faut dire que les deux amis, déjà à Mostaganem, s’exerçaient à des représentations naturalistes si en vogue pour l’époque. Mais aussi, surtout s’agissant de Mohammed, d’autoportraits dans lesquels il paraissait déjà vouloir fixer l’homme qu’il était. Une manière de jalonner un parcours, de poser des balises, non par on ne sait quel narcissisme primaire et de toute façon infécond, mais beaucoup plus pour, ensuite, par la suite, être en mesure au premier coup d’œil, de retracer à partir du moindre de ses regards, de la moindre de ses expressions, tout ce qui fut l’attente et le désir d’un moment. Mais avant, à Mostaganem, Mohammed Khadda, le jeune, est fortement, et comme l’on s’y attend, musulman. Il a la foi, il a appris quelques rudiments coraniques qui lui sont bien plus qu’un simple support. Il va à la mosquée…Jusqu’au jour où il se retrouve nez à nez avec l’épicier du coin, celui-là qui consent à accorder le fameux carnet mensuel à toute la famille du futur peintre. Tricheur et voleur en diable, celui-là. Mohammed est surpris par une telle promiscuité, lui qui ne vit que «hallal». Ce sera le point de départ de sa première véritable crise d’athéisme. Il ne comprend pas qu’au sein même de la Maison de Dieu, le pire des escrocs puisse côtoyer sans façon aucune, d’honnêtes et humbles citoyens qui ne vivent et survivent qu’à  la sueur de leur front. Premier écart donc, d’avec une prime éducation que plus tard, sans la rejeter, il mettra à rude épreuve : celle du militantisme communiste dans lequel il passera également, en Algérie comme en France, la majeure partie de sa vie. Dans les toutes dernières années de jeunesse passées à Mostaganem, l’enthousiasme et la ferveur militante d’un journaliste disparu récemment, Si Mustapha, le feront dévier de sa trajectoire familiale initiale : premier contact avec la politique, avec le militantisme ; avec les jeunesses communistes. Si Mustapha en fera de même avec Kateb, avec Issiakhem…L’idéal est né et avec lui cet inlassable besoin de se battre pour les autres. Après Alger, et dès 1952, ce sera le départ pour Paris, la capitale mondiale, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, des arts. Paris, là tout le monde peut croiser tout le monde. Encore et toujours ce souci d’apprendre. Petits boulots dans des imprimeries. Quelques mois de travail puis, avec les quelques économies épargnées, le droit d’arrêter durant quelque temps pour se consacrer, ne serait-ce que quelques semaines, à son art : dessiner, peindre…Ils s’y étaient rendus, Benanteur et lui-même pour pouvoir y peindre…du nu. Il y posera les premiers pas de ce qui sera sa marque déposée : l’école du signe. Première participation remarquée à une exposition collective, celle organisée par la salle «Les réalités nouvelles» où, sélectionné en compagnie du marocain Cherkaoui et d’un soudanais, il va fortement marquer les esprits par  l’originalité et la délicatesse de son travail.

Il ne reviendra à Alger qu’en 1964. Il est recruté dans une société étatique où il reprend son activité de typographe. 1964 sera aussi l’année de sa séparation d’avec l’ami de toujours, le peintre Benanteur qui, lui, aura préféré rester en France. Désormais, Mohammed Khadda ne s’arrêtera plus de peindre. Ce sera l’exceptionnelle exposition personnelle à la salle des Quatre Colonnes d’Alger, en 1974, et une consécration tant nationale qu’internationale. Finalement, le travail et la sueur auront payé comme l’exigeait, déjà du temps de l’adolescence, la vie. Khadda,  dit  encore sa veuve, portait en lui tout autant un orgueil intarissable qui lui venait de la certitude de sa talent – mais constamment mis à l’épreuve – qu’une modestie, apparemment contradictoire, qui lui venait de cette autre certitude que c’est toute sa vie que l’on est appelé à apprendre. La vie, les autres, les villes, l’art de manger ave une fourchette et un couteau, de se mêler à la foule tout en restant soi-même…Et puis, encore et toujours cet idéal, même si particulièrement mis à mal les dernières années de sa vie…Cet idéal sans quoi l’homme n’est déjà plus rien d’autre que presque rien.


Sur les traces du peintre du signe: Quand Najet parle de Khadda.
Par Malik-Amestan  B. Le jour d’Algérie. Edition du 16 janvier 2010

 

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