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Haciane Mustapha, Une éducation algéroise, Encre d’Orient, 2010: De l’hédonisme en période tragique

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Un roman comme on aimerait en lire davantage, avec une l’intrigue qui coule comme une rivière, peuplée de personnages, garçons ou filles, hauts en couleur, jamais totalement méchants ni gentils, dans des circonstances dramatiques ou tragiques, où se déchaînent des forces brutales, des événements déplorables et tragiques, mais aussi avec des moments de bonheur, d’humour et de comédie.

Le narrateur est d’abord un enfant dans une Algérie alors française où d’authentiques amitiés prospèrent entre voisins pieds-noirs et arabes ou berbères, dans des quartiers populaires, qui ne sont pas riches, certes, mais où l’on vit commodément  en travaillant, certes, dur. L’école ou le lycée y dispensent leur savoir à des élèves de différentes origines avec leurs antagonismes, leur petit lot d’humiliations infligées plus ou moins inconsciemment mais aussi  leur fraternisation.

Qu’on n’attende pas outre mesure du narrateur. D’ailleurs il échoue au bac et se contentera d’un emploi dans une imprimerie d’Alger comme aide-comptable et pour finir comptable après l’indépendance. C’est un témoin, gentil, trop modeste pour faire défaut à sa mère veuve et s’engager dans la guerre d’indépendance même s’il a choisi son camp. C’est monsieur tout le monde, avec du cœur, même au moment où celui-ci fera défaut à beaucoup au milieu des fureurs de l’OAS.

L’intérêt du roman? il vient d’un quotidien émouvant, celui d’une famille unie frappée par la maladie du père, de rencontres inattendues, du mixage des cultures hispaniques, françaises, corses, kabyles, arabes, laborieuses, des coups d’éclats d’une sexualité truculente, voire  aventureuse ou pittoresque, à une époque qui était prude et répressive quant aux apparences. Il y a là quelques personnages savoureux de femmes qui savent prendre leur plaisir et le manifester de manière flamboyante  et d’hommes jeunes pour qui ces choses-là comptent. Cette Algérie-là ne souffrait pas trop d’inhibition, même si l’auteur gomme un peu les traits les plus gênants de la condition de la femme et des filles en Algérie, en milieu populaire ou pas, avec sa polygamie et ses répudiations expéditives et calamiteuses pour les malheureuses.

L’auteur montre habilement comment ces bonnes relations de voisinage, parfois chaleureuses et profondes, et  d’authentique et généreuse solidarité entre tous, ont pu dissimuler aux uns et aux autres, mais en particulier aux européens d’Algérie, et souvent aux meilleurs,  la profondeur massive de l’inégalité des droits et la paupérisation croissante de vastes pans de la population arabe et berbère. C’est de cet abîme et de cette juxtaposition qu’ont jailli l’étincelle et la déflagration.

A vrai dire, il est probable que cette contradiction existe dans nos sociétés actuelles  qui mettent côte à côte  des mondes où règnent la sécurité, l’abondance et la prospérité et d’autres soumis à la précarité, l’insécurité du lendemain et la pauvreté. La leçon de cette histoire sera-t-elle entendue ? en France et aussi  en Algérie ?

La dernière partie du roman est celle où la minceur du personnage du narrateur amène l’auteur à donner la priorité à la mise en scène des événements qui déchirèrent horriblement les dernières années de l’Algérie française. Le roman devient alors une fresque romancée des ultimes soubresauts de la présence de la population française en Algérie, les personnages du roman se contentant d’essayer d’échapper à la mort en se cachant ou par la fuite.

L’histoire se conclut, après l’indépendance, par des mariages traditionnels ou des unions baroques. L’auteur esquisse le tableau d’une Algérie qui campe sur les dépouilles abandonnées par les européens et essaie de reconstruire une nouvelle vie quotidienne dans le tohu-bohu des luttes de pouvoir entre les ambitions des nouveaux chefs et des idéologies. Le narrateur n’éprouve aucun regret devant le départ définitif de ceux des femmes et des hommes avec lesquels il avait vécu en bonne intelligence, même si il peut leur rendre hommage. Il flotte sur ces pages une sorte de fatalisme et d’hédonisme raisonnable devant  un avenir qui offre  des promotions et des possibilités inespérées.

Le narrateur et les personnages qui gravitent autour de lui, ou vice versa, ne se posent pas des problèmes de liberté ni de justice. La jouissance de vivre au présent leur suffit. En ce sens ce roman respire une sorte de bonheur de vivre très méditerranéen, un goût passionné de la sensualité, individuelle mais plus encore partagée avec d’autres, amis ou femmes, sans souci du lendemain, enfermés dans l’instant présent.

En cela l’auteur est très algérois, de l’Alger d’avant l’indépendance, celui de la jeunesse dorée ou populaire de l’époque. Mustapha Haciane arrête son roman aux premières années qui suivirent 1962. L’Alger d’aujourd’hui est-il différent ? A-t-il l’intention de nous le dire ?

 

Coup de coeur

Voir le blog de la poètesse Renia Aouadene

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