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Un demi-siècle de la vie d’une femme et de millions d’autres êtres humains: Wassyla Tamzali, Une éducation algérienne, Gallimard, 2007

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Wassyla Tamzali écrit comme elle respire, ou comme elle vit ou pense, avec naturel, avec intensité et passion, mais aussi  précision et exactitude,  pénétration et lucidité. Ces qualités font de son livre une œuvre étonnante  d’autobiographie émouvante et d’analyse profonde d’un demi-siècle d’histoire de cette Algérie d’avant et surtout après l’indépendance, qui constitue peut-être le fonds même de son être.  Un récit comme celui-là pourrait dispenser de lire bien des ouvrages, puisqu’il est vrai, comme on dit, et qu’il nous livre les ressorts intimes d’un engagement politique, nous met au cœur d’ événements brulants, nous fait vivre des épisodes importants d’une histoire à laquelle certains d’entre nous ont participé dans la douleur, avant de les suivre de loin ou de tenter de les rejeter dans le néant de l’oubli et de l’indifférence.

Sa peinture de la guerre d’indépendance n’épargne aucun des épisodes dont les français n’ont plus envie d’entendre le récit : les camps de regroupement de populations arrachées à leurs terres,  les bombardements de douars, les rafles, les enlèvements, les exécutions sommaire ou pas, les tortures, mais aussi les exactions du FLN, sur les femmes montées soigner dans le maquis, les étudiants, sur ses militants, les gens du MNA, les pieds-noirs, etc.

Elle décrit avec une flamme nostalgique, toujours actuelle, parfois apitoyée, la ferveur de ces premières années d’après l’indépendance où l’Algérie recevait le premier Congrès Panafricain, le premier Festival Panafricain, la Conférence des Pays Non-alignés, les visites de Fidel Castro ou de Che Guevara, les cinéastes qui affluaient du monde entiers, les nouveaux cinémas, les arts des cinq continents. L’auteure, jeune fille pendant la guerre puis étudiante après 1962, se plonge dans les années de liesse et d’ivresse qui marquent l’accession à l’indépendance, la construction du nouveau pays, l’espoir de rattraper rapidement l’ancienne puissance coloniale, mais aussi les premiers soubresauts incompréhensibles.

C’est ainsi qu’elle apprend à la radio lors d’un meeting dont le tribun populiste a le secret, l’annonce par Ben Bella de l’expropriation des Tamzali, sa famille, dont le nom est lancé en pâture à la foule. La jeune fille jette, elle aussi, au feu les fameux « privilèges » enlevés aux siens à grand fracas et participe allègrement aux enthousiasmes qui célèbrent l’avènement d’un homme algérien et d’une société nouvelles, dans la collectivisation forcée des terres, des usines et des hommes.

Le renversement ironique et amer de cette politique emblématique d’un « socialisme » poursuivie par Boumédienne viendra plus tard avec la restitution des biens confisqués à leurs anciens propriétaires. Les lieux enchanteurs de poésie de son enfance et les modèles de culture soignée avec amour et de fécondité seront alors revisités et retrouvés saccagés, habités par une foule indigente qui aura planté là le décor de sa misère quotidienne et de son impuissance,  tous livrés à un abandon qui sera le terreau des fermentations fanatiques.

A vrai dire, les deux entreprises, celle de transformer par la force l’Algérie en fragment, longtemps privé de citoyenneté, du peuple français, peuple un et indivisible fondé sur un pacte républicain dit pourtant la Constitution française  et celle de collectiviser toutes les femmes et les hommes d’un société pour créer aux forceps un Homme nouveau qui efface les aliénations et les injures passées et surpasse tous ses prédécesseurs,  apparaissent l’une et l’autre, tout naturellement aujourd’hui, comme de barbares et invraisemblables absurdités.  Pourtant, des hommes et des dirigeants n’ont  accepté d’y renoncer qu’après avoir humilié, massacré, torturé, liquidé physiquement et moralement, voire violé,  des centaines de milliers de leurs semblables.

Cependant, intimement mêlé à cette fresque historique, il y a l’itinéraire de la pensée et de l’expérience d’une femme en tant que femme, constamment niée comme telle par les forces au pouvoir,  alors même que tout son être vise d’abord à être  traité en citoyenne. Au cœur de cette autobiographie, sans aucun doute, il y a l’appartenance à une vieille famille d’origine ottomane, descendue d’un  corsaire  turc péri en mer, reconvertie en négociants-industriels-propriétaires de domaine, avisés et entreprenants malgré la présence d’une puissance colonisatrice vigilante à favoriser les siens. De cet ancêtre turc ils ont hérité le sens des grands horizons, l’adaptabilité aux cultures, l’intelligence et le raffinement de vie. Le port de Bougie et Alger leur offrent un cadre naturel pour exprimer leur talent souple et cosmopolite, et leur enracinement total dans une Algérie qui pourtant a été plus tournée, par son passé nomade,  vers ses immenses espaces intérieurs du Sud que vers la mer.

Ces voyageurs raffinés, venus d’Orient, n’ont jamais été impressionnés ni complexés par ces français, nouveaux arrivistes arrogants de la colonisation, qui n’ont jamais su vraiment pendre pied en Méditerranée, ni d’ailleurs de manière durable en Amérique, à la différence des ottomans, janissaires ou autres mamelouks, qui surent habilement  promouvoir aux plus hautes fonctions leurs esclaves, au préalable mués en renégats, ou leurs populations dominées, tenir sous leur pouvoir toute une mosaïque bigarrée de peuples méditerranéens. Les Tamzalis sont donc des opposants, simples et altiers, des sortes de« gentlemen », sans états d’âme, à l’occupation coloniale française. Ils savent cependant en tirer parti. Toute chose  que ne leur pardonnent pas ou ne comprennent pas une foule de pauvres hères, enfermés dans leur indigence ou dans leur simplicité fruste.

Le père de Wassyla  Tamzali, quoique membre actif du FLN,  sera assassiné par un membre de celui-ci, sans doute par jalousie ou haine de ce qu’il est ou représente d’incompréhensible et de libre, donc scandaleux, aux yeux des bigots de tout poil dans l’ordre politique, culturel ou religieux. Cet événement tragique continuera à germiner dans l’esprit de l’auteure, pour donner lieu à une interrogation  approfondie, douloureuse et qui court comme un fil rouge à travers ce récit. Elle porte sur ce qui constitue l’un des dogmes les plus intouchables de la révolution algérienne, tels que Frantz Fanon et Sartre ont pu les sacraliser : le sens de la violence. Cette violence, pourtant, comme elle le note avec une sorte de persévérance dérangeante, est justement ce que les algériens au pouvoir ou dans la rue vont, l’indépendance venue, constamment zapper, lisser, comme si elle ne faisait pas problème, comme si elle n’était qu’un accident inévitable de l’histoire ou dans le langage des dirigeants occidentaux de simples dégâts collatéraux à passer par profits et pertes. C’est ainsi que le Milk-bar sera à nouveau un lieu de rendez-vous étudiants et qu’on jettera le manteau de l’oubli sur les horreurs de la guerre d’indépendance.

Elle se chargera donc d’exhumer ces cadavres, non par passion nécrophage ou par impossibilité de faire le deuil d’un père chéri et admiré. Les tragédies oubliées qu’on n’a pas su regarder en face ont le don de resurgir tout armées dans les esprits pour les emporter dans leur mécanique infernale. Dans une Algérie recrue de violence jusqu’à en être hallucinée pendant les années dites de plomb, cette interrogation sur la violence passée marque tout à la fois l’incertitude et la quête de l’auteure. Elle la mène à rétablir la fameuse citation de Camus dans son intégralité et à méditer sur une violence jugée à la fois nécessaire et pourtant injustifiable. Non qu’elle prétende apporter une réponse à ce scandale de la violence nécessaire et injustifiable. Nul doute, d’ailleurs, que ces propos vont déclencher la colère et la vindicte méprisante de plus d’un prophète de la vengeance divine ou de la Rédemption des Damnés de la terre par la violence.  D’autant que ce questionnement la mène à s’interroger sur le refus que cette violence et cet oubli recouvrent, de l’Autre et de  la féconde acceptation de la richesse de la diversité de la Vie humaine.

Sa méditation sur sa propre famille va d’ailleurs l’emmener par des chemins plus escarpés encore. Sa volonté de reconstituer son histoire la fera trébucher sur les secrets de sa mère, espagnole reniée par son père pour avoir épousé un « maure », un père dont elle découvrira plus tard qu’il est parti parce qu’il avait été lui-même renié par sa famille pour avoir abandonné la vocation de prêtre avant l’ordination, un quasi détroquage sacrilège aux yeux des siens.  Père et fille reproduisaient  la scène de la juste transgression de la loi et de son châtiment implacable autant que mortifère. Immuabilité maléfique du passé par la volonté inflexible et inhumaine de l’homme.

Les communautés humaines restituent ainsi des divisions destructrices et ressuscitent le fantôme d’une Loi féroce, comme resurgit le spectre du père d’Hamlet sur la scène Shakespearienne pour réclamer sa livre de chair.  D’une certaine manière aussi, l’épisode éclaire le refus obstiné et mortel de beaucoup de pieds-noirs, eux-mêmes souvent exilés ou proscrits par le malheur, la misère ou l’arbitraire, de reconnaître à leurs voisins arabes une identité distincte et l’égalité en dignité aux yeux de leurs Lois.

Certes, il est possible que Wassyla Tamzali  ne pardonne pas aux pieds-noirs leur aveuglement fatal, parce qu’ils représentent encore pour elle ce grand-père espagnol muré dans le rejet de l’Autre où il avait été lui-même placé par les siens, sans que quiconque ait cherché à trouver le ressort secret qui aurait pu ouvrir la porte de la prison. Comme est aussi troublant son silence épais et lourd sur  la disparition totale de la communauté juive d’Algérie, une communauté qui a fait partie intime de l’âme algérienne pendant des siècles. Les festivités de l’indépendance dans l’oubli insouciant de ces frères de religion, de culture et même de langue aurait dû alerter l’observatrice à la sensibilité frémissante et à l’intelligence profonde qu’elle était déjà.

Le cœur du combat mené par l’auteure tout au long de sa vie est celui de la citoyenneté, en particulier du respect de la liberté des femmes et de leur dignité, contre les grands frères, dans l’intimité des relations humaines, familiales, sociales ou personnelles. Cette lutte-là n’est pas propre à l’Algérie et la transforme en globetrotteuse sur les cinq continents. D’une certaine manière c’est lui qui l’enracine encore plus dans sa terre d’Algérie, puisque ces femmes constituent une immense moitié de sa richesse humaine, spirituelle, sociale, économique ou politique. Elle voit dans leur condition  le symptôme fondamental  d’un mal et le levier pour transformer un ordre.

Qui peut refermer ce livre sans être remué profondément non seulement par sa sincérité et sa lucidité mais par son austère  justesse ? Ce livre tragique et pourtant chaleureux est un des plus beaux témoignages de la richesse spirituelle de l’âme algérienne d’aujourd’hui, de sa liberté de pensée et d’être, lorsqu’elle se dresse pour regarder en face les démons de son destin, ceux que les avatars de l’histoire des hommes lui ont imposés, ou ceux qui ont remonté du fond trouble de l’humanité. Il court à travers ces pages un sens de la fraternité qui remplit le cœur de joie lorsqu’il s’agit de se réunir autour de la lumière de la raison pour  voir un peu plus clair dans ces obscures passions humaines qui nous agitent et construire un peu de progrès et de bonheur pour toutes et tous. Wassy la Tamzali insisterait sans doute sur ce « toutes et tous ». Car il s’agit bien, précise le titre de l’ouvrage, d’éducation, d’une éducation laïque et républicaine, algérienne souligne-t-elle avec force.

 

Coup de coeur

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