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Florilège pour Baya

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Cette exposition rassemble un corpus d'une centaine d'œuvres, dont une cinquantaine prêtées par la famille, parmi lesquelles des figurines en terre peinte, des masques et des objets en céramique datant de 1948, période où Baya travaillait à Vallauris, dans un atelier attenant à celui de Picasso, ainsi qu'une cinquantaine de tableaux appartenant au Musée et à des collectionneurs privés. Cet événement a été inauguré par Mme Khalida Toumi, ministre de la Culture, en présence des membres du comité d'organisation (MM. Mohamed Djehiche, coordinateur adjoint, Azzedine Antri, conseiller chargé des arts plastiques et Mme Dalila Mahamad-Orfali, commissaire des expositions).

Cette exposition est remarquable par le nombre et la qualité des œuvres présentées, dont plus de la moitié n'ont été que très peu vues, ainsi que par le versant documentaire qui l'accompagne : archives muséales, dossier de presse bien fourni, photos de l'artiste à différentes époques de sa vie, catalogue (en arabe et en français) abondamment illustré et bien documenté avec des contributions et des reproductions d'écrits de plumes célèbres. Un sans faute bien réussi.

André Breton, Picasso et les autres

L'examen du dossier de presse et du catalogue nous a permis de relever certaines signatures significatives qui ont su trouver les mots de la pertinence pour parler de Baya : André Breton, Jean Sénac, Rachid Boudjedra, Jean de Maisonseul, Tahar Djaout, Jean Pélégri, Henri Kréa, Assia Djebbar, Paul Balta, Ali Silem, et puis, tous ceux, écrivains, journalistes, cinéastes, qui ont eu l'occasion d'avoir des entretiens avec Baya et qui nous ont si bien et si fidèlement restitué des moments privilégiés.  Après tant de plumes célèbres, il ne reste pas beaucoup à dire sinon qu'elles ont tant et tant dit sur cette «fusée» qui a traversé le ciel artistique au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, il serait opportun de tenter un florilège de ce qui a été écrit sur elle durant plus d'un demi-siècle. Les écrits sont nombreux et ils portent une puissance de verbe insoupçonnable. Leurs auteurs ont eu du plaisir à dire Baya parce qu'ils ont aimé ce qu'elle faisait. Ce qu'elle a continué à faire de manière inlassable sans craindre de tomber dans le stéréotype, c'est ce qui leur a plu et qu'ils ont unanimement apprécié.

Un logiciel sui généris

Consciente de cette demande, Baya a eu l'audace de garder une étonnante auto-orthodoxie pour mieux rester fidèle à elle-même et aux autres. Jour après jour, elle fait du Baya, encore du Baya, rien que du Baya. Elle n'a pas voulu changer car disait-elle : «Pourquoi vouloir le faire ? Si Baya change, elle ne sera plus Baya». Elle l'a fait avant tout par besoin de répondre à sa propre et légitime nécessité: «Ma peinture est le reflet, non du monde extérieur, mais de mon monde à moi, celui de l'intérieur». Cet intérieur lové sur son enfance. Car tout l'œuvre de la «Dame de Blida» n'est que l'autobiographie d'une artiste d'exception qui n'a eu de cesse de dépeindre une vie hors du commun, un destin qui nous émeut comme nous a ému le petit prince de Saint-Exupéry. Son œuvre est le dessin qui plairait – sans conteste – à tous les petits princes du monde.

Son langage pictural est fait d'un logiciel sui généris qui réinvente l'alphabet et la syntaxe des formes, de la lumière et des couleurs, faisant de son imagerie un interminable recommencement de la vie.

La sœur de Shéhérazade

Tahar Djaout écrivait, en 1987, dans une de ses contributions à Algérie Actualité : «Baya est la sœur de Shéhérazade, la tisserande des mots qui éloignent la mort… Nous voici donc dans le conte, avec ses univers merveilleux. Baya abroge les formes, les classifications et les dimensions : l'oiseau s'étire et devient serpent, arbres et cahutes poussent de guingois, les vases se ramifient, deviennent arborescents comme des queues ou des huppes d'oiseaux. De cette sorte de village des origines ou cases, arbres et oiseaux sont emmêlés, les paysages et objets baignent dans l'informulé et la liberté du monde placentaire. Aucun centre de gravité n'est admis. Tout l'effort de l'artiste est tendu vers la recherche d'une sorte d'harmonie prénatale que la découverte du monde normé, balisé, anguleux nous a fait perdre».

L'alchimiste Baya sort de son athanor toute une cohorte de personnages fabuleux qu'elle met en scène dans une combinatoire débridée où la candeur et la fraîcheur sont à l'aune d'une joie, d'une gaieté surgissantes de vitalité.

Les hybrides, les êtres siamois en pleine recomposition subsumante, fusent de partout, les individus, les espèces, les genres, les règnes se marient, le végétal se fond dans l'animal, l'animal dans le végétal : filles-fleurs, femmes-pétales, robes rosacées harnachées de plantes, de fleurs et de poissons, papillons, papillons-poissons, poissons-oiseaux marchant sur terre ou arpentant les airs, vases efflorescents, ruisseaux-aquariums, cruches, lions débonnaires caressant des serpents, nichées gazouillantes, cases africaines, dômes étoilés, grappes de raisin, tranches de pastèques, instruments de musique membrés à tête de gargouille, toute une succession de coalescences mystérieuses peuplant un monde fantastique qui convoque un refrain d'Hugues Aufrey : «Les poissons seront fiers de nager sur la terre et les oiseaux auront le sourire». Monde fantastique, vie de cocagne, utopie merveilleuse, archétypale. Fusion amoureuse en ataraxie de chacun avec l'autre, de tout avec tout, dans un monde intemporel, immémorial. On se délivre difficilement de cet embouteillage de formes, de rythmes et de couleurs.

Une grammaire matricielle

Cette imagerie d'Epinal revisitée a d'abord surgi sur la scène internationale et a été validée par des mentors patentés, dont l'emblématique André Breton, avant de faire l'objet d'une jalouse réappropriation de la part de nos institutions et de nos collectionneurs. Elle avait, en effet, défrayé la chronique artistique parisienne dès 1947, lors d'une première exposition à la galerie Maeght (une des plus cotées de Paris), qui fut chaleureusement accueillie et accompagnée par les têtes les plus connues du landernau culturel de l'époque. André Breton, pape du surréalisme, incontournable figure de proue, observateur impénitent de la scène artistique et littéraire, s'est fait un plaisir de préfacer le catalogue et de signer un article dithyrambique dans la revue  «Derrière le miroir» éditée par Adrien Maeght. On y lit notamment : «Une chance exceptionnelle veut qu'en la très gracieuse Baya se conjuguent sous nos yeux les deux courants qui alimentent la pensée poétique, qu'il nous soit donné pour une fois de leur découvrir une source commune en un être aussi frêle que privilégié. Un concours ultra favorable de circonstances permet, en effet, dans cette apparition étincelante sous le ciel anxieux d'un novembre 1947 à Paris – Baya rayonnant au dedans comme au dehors de tous les charmes de son pays – de cerner pour n'en faire qu'un, d'une part, ce que l'imagination berbère d'aujourd'hui a gardé vivace de la tradition de l'ancienne Egypte, d'autre part, ce qui, au terme des observations de Piaget, peut être mis au compte des sentiments de participation et des pratiques magiques chez l'enfant».

Pour Jean Pélégri, «Baya peint comme on raconte. Avec la même fraîcheur et la même invention. Et sous ses pinceaux, les êtres, les animaux, les plantes prennent des allures de fables et de légendes… Comme au temps de la genèse, Baya est celle qui définit et qui nomme dans leurs couleurs essentielles, les choses que nous ne savons plus voir. Et, les peignant, elle semble naturellement et du même  geste les inventer». Mais c'est surtout un langage à nouveau qu'elle crée à travers une vision extraordinaire qui prendra la dimension d'une grammaire matricielle renversante, moulée –en même temps– dans le vécu et l'imaginaire, ces deux champs étant déclinés dans un continuum  plastique d'une profonde sincérité, d'une évidente simplicité. «Mais pourquoi, s'interroge encore Pélégri, ces formes, nées de la couleur, nous rappellent-elle si fortement, des souvenirs lointains et des peintres proches ? C'est peut-être là une des fonctions de la peinture de Baya. Par ses formes et ses couleurs, elle nous donne une image du monde. Une autre image des êtres, de la nature – de la femme. Une autre image de nous-mêmes et de l'autre. Quel est donc le secret de Baya?»

Un langage sans statut

Le secret de Baya est un exsudat qui coule de source et qui ne souffrirait pas de faire l'objet d'une quelconque captation aux fins d'institutionnalisation dans l'une ou l'autre des catégories du champ artistique. Comme celles inventoriées et rendues célèbres par Dubuffet et Prinzhorn, par exemple, ou toutes les classifications déclinées aux Etats-Unis : Art intuitif, Folk Art (notion recouvrant sous la même appellation l'Art Naïf, l'Art Brut, l'Art Populaire, largement amalgamés), Art Outsider (concept anglo-saxon créé par Roger Cardinal équivalent de la dénomination de l'Art Brut mais comprenant également toute forme d'art singulier, «forme de création populaire hors norme, fortement individualisée». Si Baya fait un art marginal (par rapport à ce qui s'est fait), elle n'est pas pour autant une artiste marginale comme c'est le cas de la plupart des protagonistes mis en exergue ici ou là sous toutes formes d'étiquettes.


 

Florilège pour Baya
Par MM.
La Nouvelle République. Edition du 04 juin 2007


 

Coup de coeur

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