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La chambre de la vierge impure, Amin Zaoui, Fayard, 2009

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Un roman installé au cœur de la repoussante Folie. Mais la folie n’est-elle pas la vérité rationnelle des humains ? Il raconte l’histoire d’un fils, un adolescent, enlevé par les islamiste alors qu’il était parti pour une course banale, acheter pour sa mère un pain de sucre chez l’épicier du coin. Enlevé, ou parti de son plein gré, on n’est pas sûr. A moins que ce soit en rêve. Treize ans dans un camp chez les barbus ou 10 minutes. De quoi perdre l’esprit. Mais le délire ne rend-il pas, parfois, l’esprit à lui-même ? Ne dévoile-t-il pas le réel ? Parfois, mais à quel prix ?

Le héros a son double, Ailane, qui s’est installé chez lui, en son absence, mais ce double n’est pas son vrai lui, ou peut-être est-il plus lui que lui-même. Qui est-il d’ailleurs lui-même? Les chefs islamistes du camp sont des homosexuels qui dissimulent leur homosexualité en enlevant de jeunes vierges pour servir dans leur lit et cacher leurs vrais goûts. Les maîtresses attitrées de ceux-ci sont elles-mêmes des lesbiennes aux ébats violents. Est-on dans la réalité ? À moins qu’on ne soit dans les profondeurs du fantasme. Mais le fantasme ne sous-tend-il pas en permanence la perception ? Le roman évolue ainsi en permanence entre des chimères familiales, intimes ou collectives.

Il y a, donc, la tante mythique qui aurait fugué pour Istanbul où elle serait à la tête d’un immense réseau de prostituées dans des palaces luxueux, mariée à un poète illustre, à moins qu’elle n’ait été tué le soir même de sa fugue mais qu’on n’ait enterré à sa place un chien. Les affabulations les plus extravagantes circulent. Il y a celle qui concerne le Père, figure fabuleuse de croyant pieux qui s’est mis en tête de traduire le Coran en berbère pour séduire sa belle épouse jalouse, de Bejaïa. En réalité il veut dépasser Ibn Kahldun dont il est jaloux. Pour faire oublier son Histoire des berbères ou la Mokkadima, quoi de mieux que de traduire le Livre sacré, le Coran, dans la langue berbère ? D’ennoblir ainsi la langue prétendu être celle des pourceaux ? Ce Père disparaît-il un jour enveloppé de mystère et de gloire, ou finit-il supplicié ignominieusement par les fanatiques ?

Les splendeurs du verbe et des évocations se mêlent aux réalités sordides ou fangeuses. Toujours il y a l’obsession du sang, le sang impur, celui de Satan qui fait irruption et fait horreur dans le féminin, fille ou femme, féminin qui pourtant hante et obsède le masculin dans son honneur et dans l’intimité profonde de son être. Othello est là, omniprésent, le général Maure tourmenté jusqu’au meurtre par la pourtant douce et fidèle Desdemone, par la tache imaginaire et pourtant indélébile sur l’honneur, rendu fou par Iago, le double, peut-être qui attire secrètement.

Dans ce tohu-bohu de filiations ou de parentés mythiques et délirantes, de duplicités scandaleuses ou d’ambivalences paradoxales et insaisissables, le héros s’égare, incertain de tout et d’abord de lui-même. Partout les réalités sales et malodorantes contrastent avec les illusions qui prolifèrent. La Loi, la clé de voute du Réel, censé faire le partage entre elles s'est effondrée ou s'est évanouie. Seul demeure le luth que la mère a crucifié au mur et que peut-être le poète viendra un jour descendre de celui-ci pour lui rendre son pouvoir de parole libératrice. A la place les hommes ont préféré la kalachnikof.

Ce roman d’Amin Zaoui est sans doute d’une lecture plus douloureuse ou en tout cas plus inconfortable encore que Festin de mensonges. Cela est probablement dû à l’exigence inflexible de sa quête de vérité, de son dévoilement des fantasmes qui traversent une histoire et un peuple qui peut à bon droit se demander pourquoi il a été ainsi abandonné de tous et livré à des supplices.

En réalité un des mérites de ce roman et de son auteur est de déchirer le voile qui recouvre l’horreur vécue au quotidien et de rendre celle-ci perceptible au regard autrement que par une accumulation de détails ou de faits qui saturent l’observateur et finalement masquent la structure de l’expérience vraie.

Ce qui frappe le lecteur ce n’est pas seulement l’horreur du sexe et de la femme qui parcoure ces pages, c’est leur familiarité. Le héros et les personnages vivent avec ces figures de la sensualité crue ou violente, dans un rapport d’immédiateté, niée, parfois à coup de mitraillette, d’exécution sommaire, de viols sordides, mais finalement naturelle et constante, dans laquelle ils baignent à tous les instants. C’est le tissu de leur existence quotidienne.

Le déni farouche et l’obsession qui en surgit sont les deux sources d’un délire ou d’une brume épaisse dans lequel le héros avance au hasard, en trébuchant pour se relever ensuite, et finalement revenir chez lui. Les lecteurs seront-ils nombreux à suivre cette épreuve quasi initiatique de traversée de l’imaginaire fou, somptueux et repoussant, pour atteindre au rivage du rationnel ? Ceux qui croient à l’austère vertu de la lecture, la vraie, celle qui éprouve, le penseront. Puissent-ils être nombreux.


La chambre de la vierge impure, Amin Zaoui, Fayard, 2009.
Par Max Véga-Ritter. Artdz/Forum. Article posté le 09 novembre 2009.

 

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