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Un homme d’esprit

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Il aimait particulièrement la fameuse phrase de Picasso : « On met longtemps à devenir jeune. » Il l’a vécue tellement que devant son catafalque exposé au Palais de la culture, lundi dernier, on pouvait douter que c’était bien son corps que recouvrait l’emblème national. A 87 ans, il avait gardé une dégaine de dandy, toujours tiré à quatre épingles, encore fidèle à sa mère, veuve, qui, dans la pauvreté, rappelait à ses enfants leur illustre aïeul, l’avant-dernier dey d’Alger.

« En évoquant cet ancêtre, me confiait-il, elle nous poussait à supporter nos privations et à être exemplaires... Il fallait surtout être digne en toute circonstance et, même sans un douro en poche, nous nous efforcions de nous habiller et de nous tenir comme des princes. » C’était en 2005, lors de la préparation du catalogue de sa dernière exposition (voir texte ci-contre). En quelques mots, il livrait la quintessence de sa personnalité, celle d’une noblesse qui n’affichait pas une filiation biologique mais s’appuyait sur l’exemplarité.

Ali Khodja a mis effectivement longtemps à devenir jeune. Quand il était enfant, dans l’atelier de ses oncles, Mohamed et Omar Racim, courbé de longues journées sur les miniatures et enluminures, il devait paraître vieux par anticipation. Puis, quand il décida de rechercher sa propre voie et de devenir, comme nous l’avions défini, un des rares artistes au monde à effectuer ce « passage millénaire », entre des arts appliqués anciens et l’expression contemporaine, il a commencé à rajeunir, de plus en plus, au fil de l’âge, arborant toujours sur son visage un étonnement d’enfant et le vivant véritablement.

Il était ouvert à toutes les aventures de la pensée et de l’art, si bien que ces dernières années, il s’était mis à l’informatique, au numérique, à l’internet, présent sur Facebook, créant son blog, aussi branché que le plus boutonneux de nos adolescents cybernétiques. Cette disposition d’esprit le résume complètement et explique aussi son art. Bien sûr, il fut un peintre talentueux, un maître sensitif de la couleur. Mais il était aussi un homme de pensée et un homme enchanté qui observait le monde et méditait beaucoup. Il écrivait d’ailleurs des poèmes, des nouvelles, des textes de réflexion (lire page14).

Ce qu’il voulait nous transmettre ne concerne pas seulement l’art ou la culture, mais notre vie de tous les jours, notre vie à venir, la vie de nos enfants et des générations futures. Ainsi, il affirmait : « Une nation ne peut être considérée que par les arts et les sciences (…), j’ai peur qu’en Algérie, où nous avons développé une civilisation de l’objet, et non pas du savoir et du talent, on ne voie la modernité que dans ce qui vient d’ailleurs. Alors qu’il est possible de forger sa propre modernité sans se fermer et en laissant chacun s’épanouir. »

Son œuvre comme sa vie étaient entièrement tournées vers cette possible modernité de l’Algérie, une modernité heureuse tirée de son propre patrimoine. Et, tandis qu’il a commencé à se consacrer à son éternelle jeunesse, il nous laisse à penser que nous mettons bien longtemps à devenir modernes.


Un homme d’esprit
Par Ameziane Ferhani. El Watan- Arts et Lettres. Edition du 13 février 2010

 

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