Une œuvre singulière et belle. Un document de vie. Sans doute aussi comme une fiction, en tout cas une plongée dans l’intimité frémissante d’une vie de femme et fuite ou distance dans l'imaginaire et dans la beauté de la forme et du style. Prise dans le choc du détournement de l’avion d’Air France le 24 décembre 1994, l’auteure dénoue un à un les fils qui constituent le nœud, confus, serré, qui étrangle son existence, la sienne et celle de son pays, à cet instant tragique. Elle évoque la scène d’angoisse, d’abord à Alger, avec les terroristes, les trois victimes abattues et jetées sur le tarmac. Elle revit son propre saisissement dans le surgissement de l’impensable. Elle repasse le film de l'événement, l’attitude des passagers qui essaient de n’en rien savoir pour ne pas voir l’horreur qui les attend ou celle des islamistes étrangement enfermés, inaccessibles et proches, dans leur bulle de rêve inhumain, et l’irruption brutale des gendarmes français, ironiquement devenus sauveurs, à Marseille.
Comme à l’instant de la mort, dans l’évocation de ce qui faillit être la sienne, des souvenirs remontent, entremêlés dans une seule veine. Ce sont des moments et des lieux de l’histoire algérienne mais aussi de sa propre vie. Blida, la mauresque déguisée en habits de petit-bourgeois français. Eugène Fromentin et ses brefs amours avec une femme arabe, une prostituée, dans une maison de la vieille ville, avec le regard hostile et méprisant de la jeune voisine juive. L’exécution, alors, pour exemple définitif, de quatre jeunes rebelles, les yeux bandés face à la montagne. Le grand-père boulanger, sa fille, la mère de la narratrice et son éducation stricte. L’enfance dans la belle maison paternelle et son jardin planté d'orangers. Le chagrin, amer et délicieux, de petite fille chassée de table par son père parce qu'elle refuse de manger son poisson-les petites filles peuvent avoir avec leur père des rapports ambivalents d'absorption et de rejet. L’institutrice française, violente et raciste mais juste. L’arrestation du père par les français. La restauration mutilante par la force et la violence d’une identité passée, mythique ou utopique, de l’Algérie. L’épreuve, sourde et obscure, dans la chair maternelle, de la mort d’une enfant. La volonté acharnée de suicide d’un frère qui constituait avec elle le pivot central de la fratrie de huit enfants—peut-être le symptôme du conflit insoluble et nié des sexes et des filiations dans l'homme et la famille. La restriction du périmètre de vie auquel l’éducation traditionnelle astreint les femmes. La conquête d’une liberté de femme universitaire, rongée par la montée de l’islamisme. La montagne envahie par d’étranges et obscènes partie champêtres sous la houlette d’islamistes.
A travers les ellipses, les raccourcis, les télescopages d’images, l’épisode violent et tragique devient comme un palimpseste de cauchemar. Il y remonte les couches accumulées des figures contradictoire d’une histoire, celle d’une femme et d’une société qui cherchent à recomposer un sens. L’avion et les terroristes avec leur « le GIA, c’est nous », triomphant et immature, les jeunes femmes du vol naïvement sensibles à leur attention méprisante, le voisin ancien et toujours moudjahid dérisoirement focalisé sur sa petite valise, l’odeur infecte de toilettes inondés d’excréments, le coup symbolique de vaporisateur désodorisant du terroriste après l’exécution d’un otage, les passagers aveugles qui collaborent à la réparation de la bombe qui les enverra tous au Paradis, la culbute finale sur le toboggan qui bouscule la sacrosainte bienséance féminine, les injures des gendarmes français devenus salvateurs, tout cela s'offre aux yeux comme un bric à brac de signes d’une histoire absurde et grotesque.
Et pourtant, l’auteure persiste avec obstination dans son œuvre de recomposition du sens, de déchiffrement de ce qui paraît incohérent, disloqué et insensé. Elle met impitoyablement en lumière les identités sidérantes qui courent, du regard méprisant de la jeunes juive sur Fromentin au puritanisme de l'islamiste imberbe. Sous les différences, du suicide du frère hanté par l'intégrité de son corps à celui des islamistes, elle dépiste les enchaînements cachés qui permettent de ressaisir l’histoire personnelle et collective et de reprendre la maîtrise du destin. Elle s’empare des retournements ou des double-sens ironiques pour offrir une version humaine de l’histoire des siens et des autres, de nous tous qui sommes aussi pris dans le cauchemar de l’histoire humaine et tentons de construire ou de lire les signes de l’espoir.
Le français, la langue de l’institutrice colonialiste, devient, lui aussi ironie entre les mains de l’auteure. Il est le médium salvateur qui permet de se dérober aux regards, de se ressaisir autre, de s’affranchir du poids de l’histoire, d'inverser une situation coloniale, même si pourtant aussi, il peut isoler et devenir objet polémique et de ressentiment. Les jeux de langue, les ellipses et les métaphores, les appels à la mythologie antique, permettent d’empoigner les événements et d’abord soi-même dans son obscurité et sa profondeur pour le rendre à l’humain, qui peut-être est aussi divin.
Car après tout, la poésie qui est cœur et dans la trame de ce récit de l'inhumain est don des dieux ou de Dieu. Accessible à tous ceux qui prennent la peine d'ouvrir ce livre.
Aïcha Kassoul, Le pied de Hanane, Casbah éditions, 2009: Le Don des dieux au coeur de l'inhumain.
Par Max Véga-Ritter. Artdz/Forum - Article posté le 20 mars 2010.












